High
Plains Drifter (L'Homme des hautes plaines, 1973)
Le premier western que réalise lui-même Clint Eastwood, High
Plains Drifter, manifeste pourtant moins le désir d'adapter au cadre
hollywoodien les codes du western-spaghetti, que de reprendre ceux-ci dans
leur état originel : l'arrivée de l'Étranger (C. Eastwood)
au début du film dans la ville de Lago, observée avec un mélange
de curiosité et de crainte par tous les habitants, semble ainsi rejouer
celle de l'Homme sans nom dans la ville de San Miguel, en ouverture de Per
un pugno di dollari. Le personnage lui-même, énigmatique, anonyme
(anonymat souligné par son refus de remplir le registre de l'hôtel
lorsqu'il y prend une chambre), mal rasé (*1), rappelle en tous points
l'Homme sans nom - jusque dans la manière qu'ils ont tous deux de
fumer de petits cigares noirs, qui avait un moment valu au héros
de Leone le surnom d'" El Cigarillo ". La violence de l'Étranger,
tuant dès son arrivée trois hommes qui l'ont défié
(l'Homme sans nom en abattait quatre au début de Per un pugno di
dollari, pour avoir fait fuir sa mule), violant dans une écurie une
femme, est caractéristique du désir des auteurs de westerns-spaghetti
de renverser le portrait du cow-boy - positif, serviable et héroïque,
qui ne se résout à utiliser la violence qu'en dernière
extrémité.
La
mise en scène elle-même de cette violence est révélatrice
de la façon dont le western-spaghetti a pu contribuer à repousser
les limites de l'autocensure à laquelle le western américain
se soumettait ; en tournant avec Leone, Eastwood avait de la sorte été
frappé par la liberté dont disposait le réalisateur
pour représenter les gunfights : " Ce petit Italien parfaitement
inconnu pouvait se permettre des choses qui nous étaient interdites,
à nous autres Américains, tenus de respecter le code Hays
sous sa forme la plus coercitive, même dans des séries comme
Rawhide : il était interdit de montrer deux personnes en train de
tirer dans le même plan " (*2) ; les plans de High Plains
Drifter montrant un revolver faisant feu au premier plan et la victime qui
s'effondre à l'arrière-plan, même s'ils ne sont plus
inédits en 1973 dans le cinéma américain (Arthur Penn
en usait déjà en 1967 dans Bonnie and Clyde), sont révélateurs
(tout comme la reprise d'autres traits caractéristiques du style
des westerns-spaghetti, les gros plans de visages rendus luisants par la
sueur ou l'utilisation épisodique de la contre-plongée) de
la façon dont le film " hérite " de ceux de Leone.

Mais l'œuvre d'Eastwood se singularise pourtant par
son refus, en apparence contradictoire, de faire fructifier (pour filer
la métaphore) cet héritage : le réalisateur italien
lui-même s'était efforcé, à travers Per qualche
dollaro in più et Il buono, il brutto, il cattivo, de faire évoluer
le personnage interprété par Eastwood, lui donnant dans le
premier un surnom (" Monco ", c'est-à-dire " le Manchot
", en raison de sa manière de ne se servir que d'une main pour
relever son poncho et dégainer), dans le deuxième un prénom-surnom
(" Joe ", qu'emploie manifestement Tuco [Eli Wallach] pour caractériser
son partenaire comme WASP au regard de sa propre latinité - ce que
les auteurs de la version française du film avaient explicité
en remplaçant " Joe " par " Blondin ") ; dans
l'un et l'autre, le personnage a une activité régulière
(" vrai " chasseur de primes dans le premier, " faux "
dans le second où il livre son complice Tuco aux autorités
avant de le faire évader) qui l'éloigne de l'abstraction qu'entendait
peindre Sergio Leone dans Per un pugno di dollari, le réalisateur
ayant sans doute eu conscience de l'impossibilité de bâtir
plus d'un film autour d'un protagoniste si énigmatique, à
la psychologie si opaque, qu'il s'apparente plus à un ange exterminateur
qu'à un quelconque mercenaire - ce qui explique également
le désir du cinéaste d'adjoindre au personnage des partenaires
qui l'éclipsent quelque peu, comme le Colonel Mortimer (Lee Van Cleef)
dans Per qualche dollaro in più et Tuco dans Il buono, il brutto,
il cattivo.
Au contraire, Eastwood, après avoir prolongé
cette humanisation du personnage dans Two Mules for Sister Sara (où
ses rapports avec la prostituée déguisée en bonne sœur
interprétée par Shirley Mac Laine relève du registre
de la comédie de caractères), humanisation qui seule peut
assurer une survie à l'Homme sans nom, revient avec High Plains Drifter
à l'abstraction originelle du protagoniste dans Per un pugno di dollari
: l'Étranger est un pur ange exterminateur, dont les motivations
restent longtemps aussi obscures aux yeux des spectateurs qu'à ceux
des autres personnages. Le motif de la vengeance lui-même ne l'humanise
pas, alors que, par exemple, le désir du Colonel Mortimer dans Per
qualche dollaro in più de tuer celui qui avait poussé sa sœur
au suicide, révélait derrière le professionnalisme
quasi mécanique du personnage la souffrance d'un frère inconsolable.
L'Étranger n'exprime quant à lui aucune émotion et
sa psychologie paraît moins impénétrable qu'absente,
comme s'il ne relevait plus tout à fait de la sphère humaine.
C'est dans cette perspective, comme aboutissement logique de cette démarche,
qu'il faut voir le possible caractère fantomatique du personnage
: en faisant de ce dernier un revenant, explorant là une voie envisagée
mais laissée en friche par Leone dans le premier opus de sa trilogie
- l'Homme sans nom, après avoir été torturé
par les Rojos, parvenait effectivement à leur échapper, plus
mort que vif, en se dissimulant dans un cercueil - Eastwood ne se contente
pas de retourner à la forme initiale de son personnage, il coupe
court à toute possibilité d'un développement ultérieur
de celui-ci ; à travers lui, c'est à l'hypothèse d'une
régénération du western américain par le western-spaghetti
que le cinéaste renonce, ne reprenant dans High Plains Drifter les
motifs caractéristiques des films italiens que pour mieux les abandonner
par la suite.
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