(Textes recueillis par Stéphane Brunengo-Girard)

AUTRES FILMS APRES LA PERIODE SERGIO LEONe

High Plains Drifter (L'Homme des hautes plaines, 1973)
Le premier western que réalise lui-même Clint Eastwood, High Plains Drifter, manifeste pourtant moins le désir d'adapter au cadre hollywoodien les codes du western-spaghetti, que de reprendre ceux-ci dans leur état originel : l'arrivée de l'Étranger (C. Eastwood) au début du film dans la ville de Lago, observée avec un mélange de curiosité et de crainte par tous les habitants, semble ainsi rejouer celle de l'Homme sans nom dans la ville de San Miguel, en ouverture de Per un pugno di dollari. Le personnage lui-même, énigmatique, anonyme (anonymat souligné par son refus de remplir le registre de l'hôtel lorsqu'il y prend une chambre), mal rasé (*1), rappelle en tous points l'Homme sans nom - jusque dans la manière qu'ils ont tous deux de fumer de petits cigares noirs, qui avait un moment valu au héros de Leone le surnom d'" El Cigarillo ". La violence de l'Étranger, tuant dès son arrivée trois hommes qui l'ont défié (l'Homme sans nom en abattait quatre au début de Per un pugno di dollari, pour avoir fait fuir sa mule), violant dans une écurie une femme, est caractéristique du désir des auteurs de westerns-spaghetti de renverser le portrait du cow-boy - positif, serviable et héroïque, qui ne se résout à utiliser la violence qu'en dernière extrémité.

La mise en scène elle-même de cette violence est révélatrice de la façon dont le western-spaghetti a pu contribuer à repousser les limites de l'autocensure à laquelle le western américain se soumettait ; en tournant avec Leone, Eastwood avait de la sorte été frappé par la liberté dont disposait le réalisateur pour représenter les gunfights : " Ce petit Italien parfaitement inconnu pouvait se permettre des choses qui nous étaient interdites, à nous autres Américains, tenus de respecter le code Hays sous sa forme la plus coercitive, même dans des séries comme Rawhide : il était interdit de montrer deux personnes en train de tirer dans le même plan " (*2) ; les plans de High Plains Drifter montrant un revolver faisant feu au premier plan et la victime qui s'effondre à l'arrière-plan, même s'ils ne sont plus inédits en 1973 dans le cinéma américain (Arthur Penn en usait déjà en 1967 dans Bonnie and Clyde), sont révélateurs (tout comme la reprise d'autres traits caractéristiques du style des westerns-spaghetti, les gros plans de visages rendus luisants par la sueur ou l'utilisation épisodique de la contre-plongée) de la façon dont le film " hérite " de ceux de Leone.

High Plains Drifter     

Mais l'œuvre d'Eastwood se singularise pourtant par son refus, en apparence contradictoire, de faire fructifier (pour filer la métaphore) cet héritage : le réalisateur italien lui-même s'était efforcé, à travers Per qualche dollaro in più et Il buono, il brutto, il cattivo, de faire évoluer le personnage interprété par Eastwood, lui donnant dans le premier un surnom (" Monco ", c'est-à-dire " le Manchot ", en raison de sa manière de ne se servir que d'une main pour relever son poncho et dégainer), dans le deuxième un prénom-surnom (" Joe ", qu'emploie manifestement Tuco [Eli Wallach] pour caractériser son partenaire comme WASP au regard de sa propre latinité - ce que les auteurs de la version française du film avaient explicité en remplaçant " Joe " par " Blondin ") ; dans l'un et l'autre, le personnage a une activité régulière (" vrai " chasseur de primes dans le premier, " faux " dans le second où il livre son complice Tuco aux autorités avant de le faire évader) qui l'éloigne de l'abstraction qu'entendait peindre Sergio Leone dans Per un pugno di dollari, le réalisateur ayant sans doute eu conscience de l'impossibilité de bâtir plus d'un film autour d'un protagoniste si énigmatique, à la psychologie si opaque, qu'il s'apparente plus à un ange exterminateur qu'à un quelconque mercenaire - ce qui explique également le désir du cinéaste d'adjoindre au personnage des partenaires qui l'éclipsent quelque peu, comme le Colonel Mortimer (Lee Van Cleef) dans Per qualche dollaro in più et Tuco dans Il buono, il brutto, il cattivo.

Au contraire, Eastwood, après avoir prolongé cette humanisation du personnage dans Two Mules for Sister Sara (où ses rapports avec la prostituée déguisée en bonne sœur interprétée par Shirley Mac Laine relève du registre de la comédie de caractères), humanisation qui seule peut assurer une survie à l'Homme sans nom, revient avec High Plains Drifter à l'abstraction originelle du protagoniste dans Per un pugno di dollari : l'Étranger est un pur ange exterminateur, dont les motivations restent longtemps aussi obscures aux yeux des spectateurs qu'à ceux des autres personnages. Le motif de la vengeance lui-même ne l'humanise pas, alors que, par exemple, le désir du Colonel Mortimer dans Per qualche dollaro in più de tuer celui qui avait poussé sa sœur au suicide, révélait derrière le professionnalisme quasi mécanique du personnage la souffrance d'un frère inconsolable. L'Étranger n'exprime quant à lui aucune émotion et sa psychologie paraît moins impénétrable qu'absente, comme s'il ne relevait plus tout à fait de la sphère humaine. C'est dans cette perspective, comme aboutissement logique de cette démarche, qu'il faut voir le possible caractère fantomatique du personnage : en faisant de ce dernier un revenant, explorant là une voie envisagée mais laissée en friche par Leone dans le premier opus de sa trilogie - l'Homme sans nom, après avoir été torturé par les Rojos, parvenait effectivement à leur échapper, plus mort que vif, en se dissimulant dans un cercueil - Eastwood ne se contente pas de retourner à la forme initiale de son personnage, il coupe court à toute possibilité d'un développement ultérieur de celui-ci ; à travers lui, c'est à l'hypothèse d'une régénération du western américain par le western-spaghetti que le cinéaste renonce, ne reprenant dans High Plains Drifter les motifs caractéristiques des films italiens que pour mieux les abandonner par la suite.