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Propos de Stéphane Brunengo-Girard

La production : la voie évidente pour une carrière hors norme.

Beaucoup de personnes n’imaginent pas la carrière de Clint Eastwood en tant que producteur, réalisateur.
Pour certains, il a commencé très tard avec des films devenus cultes comme "Million Dollar Baby", "Mystic River", "Créance de sang", "Les pleins pouvoirs", etc…, mais en fait cela dure depuis toujours.

Quand le jeune Clinton rentre dans la peau de Rowdy Yates en 1959, il se produit un déclic.
En effet, durant ces 7 années passées dans la série « Rawhide » (cf : semaine western), Clint Eastwood aura le temps de passer en revue tous les métiers du cinéma.
Il s’intéressera à la prise de son, au montage, reste en back stage quand il ne tourne pas et pose de nombreuses questions. Mais à cette époque, l’argent lui fait défaut pour franchir le pas. Néanmoins, le plus gros est fait, et d'ores et déjà, il sait que c’est ce qu’il fera plus tard.

L’année 1964 avec « Pour une poignée de dollars », puis une longue série de westerns mythiques, marque le début du rêve.
Ses cachets cinématographiques augmentent de plus en plus ainsi que sa notoriété. On le connaît à Hollywood, on le respecte, on l’écoute, même !
Mais cela n'a pas toujours était facile. Prenons l'exemple suivant avec "Un frisson dans la nuit" (1971). C'est durant le tournage de "Quand les aigles attaquent" (1968) que Clint a découvert le scénario de ce film. Clint n'était pas content de la politique de distribution de Universal (mauvaises campagnes de pub, dates de sortie mal étudiées...) tant pour "Un frisson dans la nuit" que pour "Les proies". Le scénario de "Harry" étant à la Warner, Clint en profitera pour changer de studio.

Une mèche pour allumer le feu de la passion
Un homme va alors apparaître dans la vie de CLint : le grand Don Siegel.
C’est sur le tournage de Coogan's Bluff en 1968 que « l’élève » rencontre son « mentor ».
Il va s’en suivre des conseils, une longue collaboration et surtout beaucoup de mimétisme de la part de Clint qui sent son rêve de plus en plus palpable.
En 1970, les voilà de nouveau réunis sur le tournage d’un grand western « Sierra Torride », puis « Les proies » en 1971. Sur ce dernier tournage, les 2 hommes communiquent énormément, Clint propose des modifications dans le story board, s’implique de plus en plus.



A 41 ans et après une série western qui le fera entrer directement dans la légende aux côtés des plus grands comme Lee Van Cleef, Yul Bruner, John Wayne, Gary Cooper, Burt Lancaster, Charles Bronson, Ingrid Bergman, Grace Kelly et bien d'autres, Clint Eastwood en pleine maturité, franchit le pas avec un film que les amateurs reconnaîtront sans problème : « Play Misty for me » (un frisson dans la nuit). On y retrouve tout de Clint. En fait, il essaie de faire un condensé de tout ce qu’il aime dans ses films : les polars, les ambiances nocturnes un peu glauques, un scénario à suspense, le tout accompagné de Jazz.

En 1971, avec une moyenne de 7 films par décennie, la machine MALPASO (nom de la boite de production de Clint Eastwood est lancée avec le vent dans le dos.
Désormais, sa chance lui est donnée. Une chance qu'il saura saisir tout au long de sa carrière.

CLINT EASTWOOD EN TANT QUE REALISATEUR
Au total 29 films, en comptant
"Flags of Our Fathers" et "Letters from Iwo Jima"
Un hasard : non, une fatalité : non, une suite logique : OUI !

UN DEBUT DU SIECLE A TOUTE VITESSE

29 . Letters from Iwo Jima (2007)
28. Flags of Our Fathers (2006)
27. Million Dollar Baby (2004)
26. "The Blues" (2003) (mini) TV Series
(episode "Piano Blues")
25. Mystic River (2003)
24. Blood Work (2002)
23. Space Cowboys (2000)

LES ANNEES 90 OU LA CONSECRATION
22. True Crime (1999)
21. Midnight in the Garden of Good and Evil (1997)
20. Absolute Power (1997)
19. The Bridges of Madison County (1995)
18. A Perfect World (1993)
17. Unforgiven (1992)
16. The Rookie (1990)
15. White Hunter Black Heart (1990)

LES ANNEES 80 OU LA CONFIRMATION
14. Bird (1988)
13. Heartbreak Ridge (1986)
12. "Amazing Stories" (1985)
TV Series (episode "Vanessa in the Garden")
11. Pale Rider (1985)
10. Sudden Impact (1983)
9. Honkytonk Man (1982)
8. Firefox (1982)
7. Bronco Billy (1980)

LES ANNEES 70 OU LE COMMENCEMENT
6. The Gauntlet (1977)
5. The Outlaw Josey Wales (1976)
4. The Eiger Sanction (1975)
3. Breezy (1973)
2. High Plains Drifter (1973)
1. Play Misty for Me (1971)
CLINT EASTWOOD EN TANT QUE PRODUCTEUR
Au total, pas moins de 23 films produits par Clint Eastwood.
Dans certains, il sera producteur et acteur et dans d'autres seulement producteur.
En 2004, Il annoncera que Million Dollar Baby sera son dernier film en tant qu'acteur pour ne se consacrer qu'à la réalisation et à la production. De belles années en perspective!


23. Letters from Iwo jima (2007)
22. Flags of Our Fathers (2006)
21. Million Dollar Baby (2004)
20. Mystic River (2003)
19. Blood Work (2002)
18. Space Cowboys (2000)

17. True Crime (1999)
16. Monterey Jazz Festival: 40 Legendary Years (1998)
15. Midnight in the Garden of Good and Evil (1997)
15. Absolute Power (1997)
13. The Stars Fell on Henrietta (1995)
12. The Bridges of Madison County (1995)
11. A Perfect World (1993)
10. Unforgiven (1992)
9. White Hunter Black Heart (1990)

8. Thelonious Monk: Straight, No Chaser (1989)
8. Bird (1988)
6. Heartbreak Ridge (1986)
5. Pale Rider (1985)
4. Tightrope (1984)
3. Sudden Impact (1983)
2. Honkytonk Man (1982)
1. Firefox (1982)


Clint le métronome
L'avantage, pour Clint Eastwood de faire ses propres films, est qu'il sait exactement ce qu'il veut obtenir. Il a déjà tout le film en tête avant même que le premier mètre de bobine ne commence à tourner.
C'est avant tout par le respect qu'il se distingue dans un Hollywood où trônent les excès. Au moment où les films spectaculaires aux budgets 3 voire 4 fois dépassés sortent sur les écrans et notamment dans les années 70 avec "Star Wars" et "Les dents de la mer", la société MALPASO s'engage à respecter les délais et les budgets. Un plus qui fera de cette société une société sur laquelle on peut parier.


R
éalisateur : un travail de chef d'orchestre
Comment réussir? L'un des secrets de la pérénité de la société MALPASO est son équipe. Clint Eastwood travaille depuis "toujours" avec les mêmes professionnels. Dès lors, tout le monde se connait, tout le monde connait son travail pour l'aboutissement du film.
On retrouve dans ses films, des thèmes propres à son adolescence dans un milieu ouvrier. Tous ses héros ont un passé plus ou moins lourd à porter et qui influence le présent montré dans le film. Eastwood y associe souvent une dimension mystique.
En tant que véritable chef d'orchestre, Clint est partout. il travaille à la fois sur
1) les cadrages insolites.
C'est avant tout le cadre qui est important car c'est la première chose qui est visible à l'écran. C'est primordial.
Prenons l'exemple de son dernier film "Million Dollar Baby". Quand il met la main sur ce vieux gymnase dans la banlieue de Los Angeles, tout d'abord son équipe se pose des questions devant ce tas de briques en ruines. Puis au fil des plans, on comprend l'importance d'un tel lieu et le choix judicieux.
Alors que pour ses westerns tout le monde lui conseille l'Afrique de Nord ou l'italie, Clint explique que le "Go West" (la conquête de l'Ouest) s'était passée aux Etats Unis. Il va alors parcourir de nombreux Etats notamment pour "Pale Rider" en 1985 et pour "Impitoyable" en 1992 pour communiquer son idée des grands espaces au public.

2) les gros plans et la chorégraphie de l'espace à la manière de Leone
Comme vous avez pu le lire plus haut, Clint Eastwood aura attentu 16 ans (début en 1955 et premier film en 1971) popur passer de l'autre côté de la caméra. Seize années durant lesquelles il aura tiré profit de tous ces films. Tout pour lui était bon à prendre. On pourra dire que les grands Leone et Siegel lui auront montré le chemin
Prenons les exemples suivants :
             a) la chorégraphie de l'espace à la manière de Leone : Dans les westerns spaghettis de Sergio Leone, on retrouve les grands espaces "américains" qui donnent profondeurs et vous font perdre toute notion de temps.
Cette manière de filmer sera reprise par Eastwood notamment dans 3 films : "L'homme des hautes plaines" en 1973, "Pale Rider" en 1985 et "Impitoyable" en 1992.
             b) Les gros plans quant à eux vous font plonger dans la peau du personnage. Qui n'a pas grincé des dents lors des combats de Maggie (Million Dollar Baby en 2004)? Qui ne s'est pas senti dans la navette spatiale dans "Space Cowboys" en 2000? Qui ne s'est jamais vu aux commandes du Mig russe dans "Firefox" en 1981?
Qui ne s'est jamais imaginé dans la peau de "l'homme sans nom"? Et des "qui", dans une carrière aussi longue, il y en a beaucoup. En fait, le but est de vous faire plonger dans le film pour littéralement captiver votre attention tout le long du film. Comme diraient certains : "On s'y croirait presque"!
Au moins, Clint Eastwood aura eu la chance de pouvoir matérialiser et concrétiser ses propres rêves d'enfant.

3) La rapidité, l'énergie et la vivacité qui se dégage de la réalisation de Siegel.
Tenir le spectateur en haleine. Voici le défi que se lance Clint pour ses films. Et les exemples ne manquent pas avec des films comme :
ANNEES 2000 : "
Million Dollar Baby" (2004), Mystic River (2003), Blood Work (2002), Space Cowboys (2000)
ANNEES 90   : "True Crime" (1999), "Absolute Power" (1997), "A Perfect World" (1993), "Unforgiven" (1992), "The Rookie" (1990)
ANNEES 80   : "Heartbreak Ridge" (1986), "Sudden Impact" (1983), "Firefox" (1982)
ANNEES 70   : "The Gauntlet" (1977), "The Outlaw Josey Wales" (1976), "The Eiger Sanction" (1975)
Avec des scénarios bien verrouillés, nous sommes dans l'interrogation perpétuelle. A partir des années 1980, est apparue une nouvelle thématique dans ses films, celle du héros vieillissant, à l'image de son personnage d'entraîneur de boxe, Frankie Dunn.

4) Les jeux de lumière avec une apogée en 2004 avec "Million Dollar Baby" : Clint Eastwood a beaucoup joué sur la lumière avec une atmosphère assez sombre, des clairs-obscurs où, souvent, seuls les visages sont éclairés, laissant apercevoir les sentiments de chacun. Lui-même est parfait dans ce rôle de vieil homme blessé par la vie, une vie à laquelle il reprend goût en s'attachant progressivement à cette jeune femme qui porte en elle une foi et une rage d'y arriver hors du commun.

5) La musique au coeur de ses films
Il passe également beaucoup de temps pour adapter la musique aux scènes pour provoquer l'émotion chez les spectateurs.
Il adapte lui même les chansons qu'il écrit. Il donne ce que nous avons envie de recevoir.
Chaque film a son propre thème mais un thème dominant ressort : le JAZZ.
Ayant d'autres intérêts que le cinéma, il est élu maire de sa ville, Carmel, en Californie, en 1986 pour deux ans, période durant laquelle il ne réalisera que deux films dont "Bird" en 1988. Ce film sur la vie de Charlie Parker qui confirme la passion du réalisateur pour le jazz, se retrouve en compétition pour la palme d'or au Festival de Cannes.
Il a eu la chance de s'associer avec les plus grands pour réaliser ses films.


Clint Eastwood et Ray Charles dans "Piano Blues" en 2004

Clint Eastwood et Ray Charles dans "Piano Blues" en 2004

Une passion commune : Le Jazz
Clint Eastwood et Ray Charles dans "Piano Blues" en 2004

Il lui aura fallu 21 ans pour qu'en 1992, la consécration soit enfin au rendez vous avec "Impitoyable", un western crépusculaire qui remporte quatre Oscars dont ceux du Meilleur film et du Meilleur réalisateur.
Ensuite, bien lancé et motivé avec ces 4 récompenses, il décide de continuer sur sa lancée. A 65 ans, Eastwood joue son premier rôle romantique dans son film Sur la route de Madison.

    

Les critiques applaudissent et le public suit. Il enchaîne avec Minuit dans le jardin du bien et du mal (dans lequel il fait jouer sa fille Alison Eastwood), puis retrouve les casquettes de réalisateur et d'acteur dans ses films suivants : Juge coupable, Space Cowboys, Créance de sang, Mystic River et Million Dollar Baby. Il est sans cesse jugé, on l'attend au tourant tant cette progression semble si linéaire.

On pourrait parler encore pendant des heures de cet acteur hors normes, qui a découvert le monde du cinéma durant son service militaire. Mais février 2004 marque la concécration suprême avec : MILLION DOLLAR BABY
Ce film est une succession de chocs. Un film aux 4 oscars comme "Impitoyable" en 1992, mais c'est surtout le choc des titans. Un combat redouté et redoutable. Un film a GROS budget "The Aviator" de Martin Scorsese face à une "petite" production : "Million Dollar Baby".


Martin & Clint
Ces 2 amis se retrouvent face à face pour accèder au "trône". Pour certains la victoire incontestée de "Million Dollar Baby" est une machination visant à couronner une dernière fois peut être un Clint approchant les 75 ans, pour d'autres, c'est l'évidence même face à un film "presque" parfait.

C'est l'histoire de Frankie, l'entraîneur de boxe, et de Maggie, la fille qui met les autres filles K-O, mais c'est une tierce personne qui la raconte, Scrap, le complice de toujours, l'employé modèle qui surveille le ring et dort dans la salle de gym. Cette voix off - en VO le timbre chaud de Morgan Freeman - installe d'emblée le 27ème film de Clint Eastwood dans le plus séduisant des classicismes. Voilà bien l'art du grand cinéma hollywoodien : saisir le spectateur et le faire basculer dans la fiction, une fiction qu'on sait codifiée et rassurante, toujours semblable et pourtant chaque fois différente. Car Million Dollar Baby est bien l'héritier du " film de boxe ", lui-même souvent considéré comme un sous-genre du film noir, et qui a donné des films aussi marquants que Nous avons gagné ce soir, de Robert Wise, ou Fat City, de John Huston. Il en est un continuateur si fidèle que sa datation même pourrait paraître incertaine, œuvre contemporaine mais intemporelle, condensé d'un pan entier de l'histoire du cinéma.
Ce sont d'abord les qualités de la mise en scène qui retiennent l'attention, et qui conduisent certains à parler de chef d'œuvre. A partir d'un sujet qui pourrait paraître conventionnel, peu attirant, ou finalement proche du mélodrame, Clint Eastwood fait preuve d'une grande virtuosité pour créer une atmosphère, toute en bleu et gris, pour suivre ses personnages, pour cadrer des gros plans. Il a lui-même composé la musique, discrète et douce, qui joue un grand rôle pour donner une dimension de mystère à l'histoire qui avance.
Dans la tradition des films américains, après John Ford et John Huston, que Clint Eastwood admire, c'est un film d'action qu'il nous propose. Son héroïne est une battante, typiquement américaine, qui veut à tout prix s'en sortir. Mais c'est la profondeur des relations qui se nouent entre les personnages qui fait sans doute l'autre grand intérêt du film. Clint Eastwood joue lui-même un vieil homme, usé par la vie, blessé dans son amour paternel, qui se trouve engagé peu à peu dans une nouvelle aventure profondément humaine. Jusqu'où ira-t-il ? Le film nous entraîne jusqu'aux replis secrets du coeur humain.

SIMPLE MAIS EFFICACE : Clint Eastwood filme dans la sobriété . Les décors se limitent à la salle de sport et aux rings où se parlent et se dévoilent les personnages
Une différence, de taille, avec les films qui précèdent : le héros est une héroïne. Et il est assez stupéfiant de voir à quel point ce simple changement de sexe renouvelle le genre, bouscule les relations entre des personnages archétypes, insuffle de la vie dans une mécanique narrative hyper rodée. Donc, Frankie - c'est Clint lui-même - refuse puis accepte, sur les conseils de Scrap, l'ancien boxeur dont il a construit, puis involontairement détruit, la carrière, de " coacher " Maggie, une jeune femme qui n'a que son punch pour atout. S'ébauche une relation d'une grande richesse, rapport père-fille qui n'exclut jamais la séduction, mais surtout modelage d'un individu vierge, la page blanche du vrai american hero, par un être-somme, lui-même façonné par les années. Entre en jeu le magnétisme de Clint Eastwood acteur. On l'a connu, dans ses derniers polars (excepté Mystic River, où il ne jouait pas) légèrement vieux beau - et jouant avec malice de son âge avancé : ici, on le retrouve, cheveu blanc et ras, visage parcheminé, en magnifique vieillard. Il rayonne, c'est l'expérience faite homme - y compris, bien sûr, l'expérience des accidents et des échecs...

Face à lui, Hilary Swank, justement récompensée d'un deuxième oscar (après le poignant Boys don't cry), est irrésistible. De force et de beauté, bien sûr, tant elle est athlétique et féminine à la fois. Mais, surtout, d'incarnation sincère, c'est-à-dire d'un art si naturel qu'il semble frôler le non-jeu. C'est une composition, bien sûr - même si la musculation a été acquise au terme d'un entraînement costaud. Mais parce que la carrière d'Hilary Swank, malgré sa double couronne, est encore courte, le visage de la comédienne ne nous est pas familier, et jamais la personnalité de l'actrice ne fait obstacle à son personnage. On croit à l'énergie fruste de cette bosseuse qui ne se plaint jamais comme à son impétuosité souriante : on l'aime voir courber l'échine devant son mentor, puis montrer la franchise triomphante de son caractère en refusant les propositions d'un autre manager. Le geste est symbolique quand Frankie, au coin du ring, soigne les blessures de Maggie, épanche le sang de l'arcade ou du nez brisé : c'est un père aimant prenant soin de sa fille, c'est aussi un amant maquillant (de peintures de guerre) sa bien-aimée.

Rien n'est souligné, pourtant. Libre à chacun d'être touché par les émotions en jeu. L'ascension de Maggie constitue le corps (à tous les sens du terme) du film, et il permet à Eastwood d'illustrer des thèmes chers à l'Amérique et à lui-même : le goût de l'épreuve, la valeur du travail individuel et le mérite qui l'accompagne, la transmission du savoir (surtout d'un savoir pratique). Et puis cette croyance forte et simple que les êtres ont sinon un destin, du moins une voie qui exprimera au mieux leurs aptitudes. Cette certitude n'est pas forcément joyeuse. Le plaisir du récit atteint son sommet dans l'enfilade de victoires, qui voit Maggie devenir une boxeuse de plus en plus accomplie. Et pourtant, tout, des décors (salle de boxe stylisée, coffee-shop quasi hoppérien) à la lumière (magnifique et nettement plus sombre que dans le tout-venant " made in Hollywood "), fait de ces personnages des ombres soumises à un fatum, comme égarées dans un éternel purgatoire.

La dernière demi-heure du film. Il est difficile d'en dire trop, même si celle-ci a été largement commentée, et a même suscité un mini-débat de société aux Etats-Unis. Mais ce qui se passe après le dernier combat de Maggie paraît plaqué et en tout cas trop appuyé. C'est comme si Eastwood ne croyait pas à la puissance du cinéma de genre, son aisance à commenter la vie à l'intérieur même de ses codes. A l'éloge des valeurs qui fondaient le film et le parcours de Maggie (ces valeurs fascinantes et ambiguës, l'individualisme en tête, qui sont celles d'Eastwood, Américain républicain) se substitue un discours presque réactionnaire sur une société sans morale - la famille de Maggie est convoquée comme preuve et le récit y perd de sa justesse. Sans cette partie finale, Million Dollar Baby serait plus haut dans notre panthéon personnel, marquant pour de bon l'aboutissement du parcours unique de Clint Eastwood.
Une pluie d'Oscars a récompensé ce film qui met en lumière la ténacité dans l'épreuve, le courage pour réaliser ses possibilités mais aussi l'affection et la tendresse.

Pour conclure, 1001 éloges seraient envisageables tant cette carrière est incroyable.
Certains pensent qu'avec ce dernier film, Clint Eastwood marque le 21è siècle et place la barre de l'exigence au sommet.
Difficile de faire mieux? On se sait pas encore, mais il est vrai que son prochain film "Flags of Our Fathers" (2006) et attendu avec impatience que ce soit par les fans, mais aussi par une critique qui voudrait stopper cette splendide escalade.


CLINT EASTWOOD : RECOMPENSES OBTENUES

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Sources
Aurélien Ferenczi, Jacques Lefur, Christiane Chemla
Allociné
IMDB.com


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