25 consignes d'observation du film
Million Dollar Baby de Clint Eastwood

Le texte ci-dessous s'adresse d'abord aux enseignants qui verraient le film Million Dollar Baby avec leurs élèves (entre quinze et dix-huit ans). Il suggère que chaque spectateur reçoive avant la projection une consigne d'observation différente de celles des autres. Ainsi, après la projection, les participants pourront partager le résultat de leurs observations. Les remarques ci-dessous devraient permettre de nourrir encore un peu plus ces échanges... et pourront intéresser tous les admirateurs de ce film de Clint Eastwood.

Mode d'emploi

On trouvera ci-dessous vingt-cinq consignes d'observation (écrites en rouge) qui pourront être remises aux (jeunes) spectateurs avant la vision du film : chaque spectateur recevra une seule consigne, et tous les spectateurs recevront (en principe) une consigne différente.

Après la projection, on procédera à une mise en commun du résultat des observations. On trouvera, à la suite des "consignes", quelques réponses possibles : elles pourront servir à l'animateur pour alimenter la discussion mais elles ne doivent pas être considérées comme les réponses « justes » ni comme des « modèles » d'analyse.
Au contraire, l'intérêt de ces consignes est de faire apparaître des différences d'appréciation sinon d'interprétation entre les spectateurs. On constatera d'ailleurs souvent que certains participants pourront réagir à des consignes d'observation remises à d'autres participants.

L'animation suppose que les spectateurs concernés voient le film dans des conditions habituelles de projection, c'est-à-dire une seule fois, de préférence en salle de cinéma. Il ne s'agit donc en aucun cas d'une analyse de séquences isolées (qui est un exercice ardu qui n'a de sens que dans l'enseignement supérieur destiné à de futurs professionnels du cinéma), et l'exercice demande seulement aux participants une vision attentive du film ainsi qu'une attention particulière à des éléments qui pourraient être facilement négligés.

Cette manière de faire devrait assurer une meilleure participation des spectateurs ainsi qu'une transposition possible des observations (ou de ce mode d'observation) à d'autres films.

Objectifs

Ces consignes permettent un travail sur la mémoire particulièrement efficace :

  • Elles donnent une tâche à chaque spectateur
  • Elles permettent d'observer et de relever des choses qui, sans cela, passeraient inaperçues

Cette manière de travailler repose sur la différence entre la mémoire spontanée et la mémoire sollicitée : de façon spontanée, le spectateurs ne se souviennent que d'un nombre très limité d'éléments du film qu'ils viennent de voir; en revanche, l'évocation par une tierce personne d'éléments précis va réveiller une série de souvenirs et permettre une large confrontation d'avis.

Le rôle de chacun des observateurs est donc surtout de prendre note d'éléments relativement précis qui vont pouvoir ensuite permettre le travail de cette "mémoire sollicitée" chez les autres spectateurs.

Transposition

Cette manière de faire doit être adaptée en fonction du film vu et des objectifs poursuivis par l'animateur ou l'enseignant : dans le cas du Million Dollar Baby, on a évidemment privilégié la dimension esthétique mais également psychologique.

Pour d'autres films, les consignes porteront sur la dimension thématique, historique, morale du film : l'intérêt des consignes d'observation, c'est de s'appuyer sur des éléments concrets du film (décor, habillements des personnages, gestes, attitudes des acteurs, éléments précis d'intrigue). Cela permet à la fois de donner de la matière à la discussion et de montrer comment se construit un film : même des éléments apparemment secondaires concourent à la signification d'ensemble.

Dans tous les cas cependant, il faudra que certaines consignes d'observation portent sur le travail du cinéaste, ou du moins que certaines consignes amènent le spectateur à prendre en considération le point de vue de l'auteur du film.

25 consignes d'observation

Attention : une seule consigne par personne. La consigne est écrite en rouge et "l'élément" de réponse est en-dessous.

  1. Le cinéma américain est réputé pour ses films d'action à grand spectacle. Pourriez-vous vérifier si c'est le cas pour Million Dollar Baby de Clint Eastwood ? Quelle est la part de la parole, des dialogues par rapport aux gestes, aux déplacements, à « l'action » ? Dans ce film sur la boxe, les gestes sont-ils réellement plus importants que les paroles ? Soyez attentif aux paroles échangées mais également à la présence de la voix off (la voix d'un narrateur extérieur).

LA PAROLE

On constate facilement que Million Dollar Baby est un film où la parole joue un rôle essentiel. C'est le cas bien sûr des interventions de la voix off, celle de Scrap qui accompagne une grande partie du film. Cette voix off se fait cependant facilement oublier, même si elle apporte à plusieurs reprises des informations essentielles. C'est ainsi notamment qu'à la fin du film, l'on comprendra que Scrap (qui parle en voix off) s'adresse en fait à la fille de Frankie. De façon générale, la voix sourde de Scrap donne une tonalité mélancolique au film par la gravité de ses propos sur la nature même de la boxe

Par ailleurs, à l'observation, on remarque que la parole est un moteur essentiel dans pratiquement toutes les séquences : les personnages s'affrontent, les personnages s'esquivent, les personnages évoluent, mais tout cela passe essentiellement par la parole.

Un exemple parmi bien d'autres : à la salle de boxe, Shawrelle "attaque" Maggie en s'en prenant à son physique et à ses seins peu développés, mais la jeune femme "l'envoie au tapis" par une réplique humoristique où elle rappelle que lors de son dernier combat, qu'il s'est retrouvé cloué au sol "comme si la toile avait des nichons". Si des gestes et des attitudes accompagnent les paroles, le "combat" est on le voit purement verbal (ce qui peut presque paraître paradoxal dans un film sur la boxe). Ces répliques et bien d'autres révèlent combien Million Dollar Baby est un film "écrit", qui a nécessité un important travail de rédaction, notamment pour donner un aspect spontané ou "naturel" à ces dialogues qui fusent comme des tirs de mitraillette.

La seule action que l'on peut qualifier de décisive réside sans doute dans le dernier combat de Maggie où son adversaire, par sa traîtrise, brise le cours de sa vie. Dans toutes les autres séquences, le moteur de l'action réside dans les paroles échangées entre les personnages.

Pour terminer à ce sujet, voici donc, pour le plaisir du spectateur, les principales réflexions de Scrap sur la boxe :

  • Les gens adorent la violence. Ils ralentissent quand il y a des accidents. Ce sont eux aussi qui aiment la boxe. Ils n’ont aucune idée de ce que c’est. La boxe tourne autour du respect. Gagner du respect pour soi-même et le prendre à son adversaire.
  • Frankie disait que boxer n’était pas naturel, que tout fonctionnait à l’envers. Parfois la meilleure manœuvre consiste à reculer. Mais si vous reculez trop, vous ne pouvez pas boxer.
  • Selon certains, un boxeur doit avant tout posséder la foi. Frankie a dit : « Montrez-moi un boxeur qui n’a que ça et je saurai qu’il va se faire démolir. »
  • S’il y a de la magie dans la boxe, c’est la magie de combattre au-delà de ses propres limites, au-delà des côtes cassées et des rétines qui se décollent... La magie de tout risquer pour un rêve qu’on est seul à voir.
  • La boxe est contre-nature. Tout y va à l’envers. Pour aller à gauche, tu ne fais pas un pas à gauche. Tu appuies sur l’orteil droit. Pour aller à droite, tu appuies sur l’orteil gauche. Au lieu de fuir la douleur comme quelqu’un de sensé, tu t’y enfonces.
  • On montre comment se tenir debout, les jambes sous les épaules. Pour faire un boxeur, il faut gratter tout le vernis. On ne se repose qu’une fois mort. Il ne suffit pas de dire de tout oublier. Il faut qu’ils oublient jusque dans leurs os. Les fatiguer jusqu’à ce qu’ils n’entendent plus que ta voix, qu’ils n’écoutent que toi et rien d’autre. Savoir déséquilibrer l’autre en gardant l’équilibre. Comment lancer le mouvement par l’orteil. Et comment plier les genoux quand tu envoies un jab. Comment se battre en reculant pour que l’autre te poursuive pas. Et puis tout leur remontrer. Encore et encore. Jusqu’à ce qu’ils aient ça dans le sang.
  • Le corps en sait plus que le boxeur. Il se protège. Un cou a une torsion limitée. Juste un poil de plus et le corps dit : « Je prends le contrôle, tu ne sais pas ce que tu fais ». « Reste allongé, repose-toi, on en reparlera quand tu reviendras à toi ». C’est le mécanisme du KO.
  • Les boxeurs sont des têtes de cochon. Ils pensent en savoir plus que vous. En fait, même quand ils ont tort, même si ça les mène à leur perte, si on les en prive, c’est plus des boxeurs.
  • Certaines blessures sont trop profondes ou trop près de l’os. On a beau faire, ça continue à saigner.
  • C’est la règle toujours se protéger. On ne suit jamais ses propres conseils.
  • Et la réplique de Frankie : "Girlie, touch ain’t enough".

    2. Les dialogues dans Million Dollar Baby de Clint Eastwood se présentent à plusieurs reprises comme des joutes verbales où chaque personnage essaie de prendre son interlocuteur à contre-pied grâce notamment à des réponses paradoxales, inattendues, ironiques, décalées Pourriez-vous repérer l'une ou l'autre de ces réponses à contre-pied ?

    REPLIQUES

    Voici quelques exemples de ces réponses "à contre-pied". On remarquera que, dans ces dialogues, les trois principaux personnages — Scrap, Frankie et Maggie —prennent tour à tour l'avantage : le film ne donne à aucun d'eux d'avantage décisif (contrairement à ce qui se passe pour Shawrelle ou Mickey Mack, l'entraîneur, qui sont littéralement "envoyés au tapis" par Maggie). L'analyse de ces répliques confirme ainsi le rôle essentiel de la parole dans Million Dollar Baby : loin de développer un propos "linéaire", les dialogues visent au contraire à surprendre (relativement) le spectateur, à déjouer ses attentes et à donner un cours nouveau à la séquence.

    • « Qu’est-ce que je dois faire ? N’esquive pas les coups ! » (au début du film, Big Willie,le boxeur, s'adresse à Frankie)

    • Frankie dit à Scrap qu'il ne veut plus voir Dangerdans sa salle : « il ne fait pas de mal, dit Scrap. — À moi si, quand ses poings martèlent l’air comme s’il allait riposter. »
    • Scrap à Frankie (la première fois que Maggie est à la salle) : « Magne-toi. Si elle continue elle va se briser le poignet. »
    • Maggie et Frankie : « Je dégomme le sac, patron. — C’est le sac qui te dégomme »
    • Scrap qui veut rendre l’argent de Maggie s'adresse à Frankie : « Je vais lui rendre ça, dit Scrap. — Ne joue pas au plus futé. »
    • Maggie et Scrap qui lui montre la loge minable où il habite : « It’s nice ! » dit-elle sans ironie.
    • Scrap et Frankie à propos de : « Il adore les massages et il n’en veut pas ? — Tu bosses parfois ici. — À ta place, je ne m’inquiéterais pas à propos de mon boulot . »
    • Scrap et Frankie à propos de Maggie : « Elle a peut-être un don naturel. D’après moi, elle a quelque chose » dit Scrap. « Elle a mon point-ball » (« She has my speed bag ») répond Frankie. « Je me demande comment elle l’a eu, réplique Scrap — Moi aussi ! »
    • Frankie et Maggie : « Tu es trop âgée. — Je ne me sens pas âgée. — Moi non plus », réplique Frankie.
    • Frankie et Maggie à propos du speed bag : « Garde-le. — Je l’emprunte jusqu’à ce que j’en achète un. — Bien. Ne le perds pas. »
    • Frankie à Scrap après la victoire de Big Willie : « Tu veux un cheese-burger ? — Pour moi ? T’en as jamais payé à personne ! — J’ai plus faim. Tu en veux ? — La terre peut se remettre à tourner. »
    • Frankie à Maggie qu’il entraîne : « — Tu respires mal ! — À part ça, je suis assez bonne ? Je veux dire pour une fille ? — Je n’entraîne pas de filles. »
    • Maggie à Frankie qui vient de lui dire qu’il a une fille : « Elle pèse combien. — Quoi ? — Chez nous, les ennuis viennent avec le poids ! »
    • Premier combat de Maggie : « Garde ton gauche levé, crie Frankie — Tu crois qu’elle peut t’entendre d’ici ? » réplique Scrap.
    • Frankie et Maggie après une victoire. Magie demande si elle ne devrait pas envoyer quelque chose à son adversaire qui est à l’hôpital avec un traumatisme et un tympan déchiré. Frankie répond : « Ton chèque, si tu veux. Elle le prendra. »
    • Frankie et Maggie de retour de chez la famille de Maggie. Maggie : « Tu as déjà eu un chien ? — Non ce qui s’en rapprochait le plus, c’était un poids moyen de Barstow. »
    • Scrap retrouve Frankie à l’hôpital : « C’est insensé. Alors on fait quoi ? Je sais que tu as ton idée. Alors dis-moi, lui demande-t-il. — C’est ta faute. Tu m’as poussé à l’entraîner » réplique-t-il.
    • Avec Maggie à l’hôpital : Frankie lit un poème de Yeats, et Maggie lui demande « Tu vas construire une cabane, boss ? »

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    1. Dans Million Dollar Baby de Clint Eastwood, on remarque à plusieurs reprises des dialogues à mots couverts ou indirects, dont le véritable sens doit donc être reconstruit par l'interlocuteur et par le spectateur. Pourriez-vous repérer l'un ou l'autre de ces dialogues qui jouent sur l'implicite ?

    SOUS-ENTENDUS

    Quelques exemples :

    • Scrap à Frankie à propos de Big Willie : « Qu’est-ce qu’il y a ? — Pour ta gouverne, il y a un autre boxeur qui refuse de parler à d’autres managers. »

    • Scrap et Frankie à propos de Big Willie: « Il adore les massages et il n’en veut pas ? — Tu bosses parfois ici. — À ta place, je ne m’inquiéterais pas à propos de mon boulot . »
    • À l’hôpital après que Maggie se soit fait casser le nez : « Comment vas-tu ? demande Scrap à Frankie. — Moi ? Je ne suis pas le blessé ! ». [Le sous-entendu est dans la question de Scrap : il demande à Frankie quelque chose comme "moralement, tu te sens comment, toi qui n'as jamais voulu entraîner de filles et qui te retrouves à présent avec ta boxeuse à l'hôpital ?" Frankie refuse cependant de parler de ce qu'il ressent et détourne alors la conversation au lieu de répondre franchement à Scrap.]
    • À l’hôpital, Frankie lit un poème de Yeats à Maggie : « Tu vas construire une cabane ? demande Maggie. — Moi ? — Oui. Tu sais après tout ça... — La boxe ? Non je n’arrêterai jamais. » [Le sous-entendu réside dans le "après tout ça", c'est-à-dire quand Frankie ne devra plus s'occuper de Maggie, parce qu'elle aura disparu d'une manière ou d'une autre de sa vie. Mais Frankie préfère croire qu'elle parle de la boxe...]
    • À l’hôpital, Maggie demande à Frankie : « Tu te souviens de ce que mon père a fait pour Axel ».

    Le sous-entendu suppose la connivence, qui peut être acceptée ou refusée (comme le fait Frankie quand il refuse de répondre à certaines questions de Scrap ou de Maggie et qu'il préfère détourner la conversation. Mais la connivence s'installe également avec le spectateur qui a l'impression de participer plus ou moins à l'intimité des personnages. Ici aussi, on devine dans ces dialogues un important travail d'écriture préalable.

    1. Million Dollar Baby de Clint Eastwood se présente comme un film réaliste, où le choix des vêtements par exemple est généralement fonctionnel : un sportif s'habille comme un sportif. Néanmoins, on peut repérer quelques choix dans les costumes qui sont manifestement significatifs. Pourriez-vous en repérer l'un ou l'autre ?

    HABILLEMENT

    Quelques exemples :

    • Big Willie, le boxeur de Frankie porte un costume clair avec un chemise orange quand il va lui annoncer qu'il change d'entraîneur.

    • Danger le boxeur sans talent porte des collants noirs.
    • Juste après le match où elle a envoyé son adversaire à l’hôpital, Frankie mange avec Maggie dans un restaurant à côté du ring : il porte une veste blanche avec deux bandes vertes, inhabituelle pour un homme de son âge, généralement beaucoup plus discret.
    • Peignoir vert de Maggie, peignoir bleu nuit de son adversaire. Lors de ce dernier match, Frankie porte lui aussi un blouson vert.

    Les spectateurs se souviendront sans aucun doute facilement de ces différents détails vestimentaires qui sont donc (relativement) marquants. Se pose alors la question de leur interprétation, bien que différentes réponses soient sans doute possibles.

    Les vestes de Frankie traduisent, on le devine facilement, son identification de plus en plus grande à sa boxeuse.

    Par contre, le costume de Big Wilie est plus difficile à interpréter. Une explication "réaliste" s'impose assez facilement : s'il gagne de l'argent, il est normal qu'il s'achète un costume "chic" (avec toutes les ambiguïtés de ce terme quand on imagine l'origine sociale de Big Willie attiré vraisemblablement par les signes voyants de la réussite). Mais, si l'on réfléchit au travail du cinéaste, on doit remarquer que c'est la première fois que l'on voit Big Willie habillé d'un costume (même si, "réalistement", il le possédait bien avant). C'est donc un signe qui est adressé au spectateur qui perçoit ainsi dans ce costume quelque chose d'inattendu; c'est comme un avertissement : "Big Willie est à présent un homme différent". Et c'est bien ce que le dialogue va nous révéler.

    Enfin, les collants de Danger, sur ses jambes maigres, ont quelque chose de féminin qui contredit sa volonté de devenir boxeur. Contrairement à Big Willie, il restera affublé jusqu'à la fin du film de ces collants un peu ridicules.

    1. Dès le début de Million Dollar Baby de Clint Eastwood, on entend une voix off (c'est-à-dire la voix intérieure d'un personnage qui n'apparaît pas à l'écran) qui commente l'action. Quand devine-t-on qui est le personnage de la voix off ?
       

    2. Le cinéma fait appel à la parole mais également aux gestes pour traduire pensées, sentiments ou émotions. Mais il faut une observation attentive pour repérer des gestes significatifs et pour ensuite s'en souvenir : pourriez-vous repérer, dans une scène précise, l'un ou l'autre geste ou attitude significatif ? (Ne cherchez pas d'exemples trop « parlants » : un geste de la main, un simple déplacement, le fait de s'asseoir ou de se lever peuvent suffire ; le geste peut simplement accompagner la parole, pour souligner son sens ou accentuer sa portée.)

    GESTES

    Quelques exemples :

    • Le prêtre marche avec Frankie qui lui pose une question déplacée : le prêtre s’arrête net alors que Frankie poursuit encore deux ou trois pas.

    • Scrap à Frankie : « C’est qui la fille ? » et il pointe du doigt.
    • Après une discussion avec Scrap, Frankie observe énervé Danger qui regarde une bouteille d’eau.
    • Big Willie se rend chez Frankie pour lui dire qu’il change de manager : il se tient la main et regarde ses pieds.
    • Shawrelle humilié par Maggie donne un grand coup dans le sac que tient son équipier; celui-ci n’est cependant pas prêt et le prend pratiquement dans la figure.
    • Big Willie refuse le massage de Frankie. Il lui parle de l’auto de sa femme. Frankie propose d’intervenir. Willie remercie en donnant une tape sur l’épaule de Frankie : le geste sonne un peu faux.
    • Scrap se dispute avec Frankie au sujet de Willie à qui l’entraîneur n’a pas donné sa chance : il sort, jette les « mitaines » (pattes d’ours) et va s’asseoir au bord d’un ring en passant sa main dans les cheveux.
    • Maggie, Frankie et le speed bag (la nuit après la victoire de Big Willie) : Frankie arrête à trois reprises le mouvement du speed bag, comme s'il essayait d'arrêter les "assauts" verbaux de la jeune femme.
    • Maggie s’est fait casser le nez : à l’hôpital, elle se lève pour accompagner l’infirmière. Frankie se lève aussi en disant « I’ll be right here » (« Je t’attends »). Scrap reste quant à lui assis. Frankie s’est « trahi » : il a montré qu’il se souciait de Maggie bien qu’il fasse semblant de lire son livre de Yeats. (Scrap lui demandera d’ailleurs immédiatement après : « Comment vas-tu ? — Moi ? Je ne suis pas le blessé ! » répondra Frankie).
    • Visite à la famille de Maggie : la mère de Maggie refuse la maison que sa fille lui offre avec un grand geste des deux mains levées (« Pourquoi m’acheter une maison ? »). Maggie réplique : « Maintenant elle est à toi ! » en lui mettant les clefs en main.
    • À l’hôpital à Las Vegas, Frankie découvre des escarres sur le bras de Maggie : son visage se crispe un court instant.
    • À l’hôpital, Maggie demande à Frankie : « Boss. J’ai un service à vous demander ». Frankie répond « Bien sûr » et enlève ses lunettes dans un geste tout à fait naturel : elle lui fait sa demande. (Même procédé dans la chambre d’hôpital où Frankie lit un poème de Yeats : c’est au moment où il dit qu’il n’arrêtera jamais la boxe qu’il enlève ses lunettes et qu’il regarde à travers la fenêtre vers le lointain.)

    Les gestes ont une grande importance au cinéma, même s'ils passent souvent inaperçus. En eux-mêmes, ils peuvent souvent paraître insignifiants, mais ils accompagnent, parfois de manière décisive, les propos ou les actions en cours.

    Si, lorsqu'on est attentifs, l'on remarque facilement une multitude de ces petits gestes, il est en revanche souvent plus difficile de les interpréter. On ne considérera ici que le dernier exemple cité, celui où Frank retire ses lunettes en attendant la demande de Maggie : avec ses lunettes, Frankie apparaît comme un homme âgé pour qui la lecture (d'ouvrages en gaélique notamment) est comme une manière de prendre de la distance par rapport au monde qui l'entoure; retirer ses lunettes abolit d'une certaine manière cette distance et le met donc face à Maggie qui lui fait alors une demande terrible (mettre fin à ses jours). Le geste de Frankie, tellement naturel qu'il passe inaperçu, l'expose donc sans "défense" à cette demande.

    1. Dans Million Dollar Baby de Clint Eastwood, certains gestes, certaines attitudes sont soulignés par la caméra qui les saisit en gros plan ou qui les isole de leur contexte. Pouvez-vous repérer lors de la projection certains de ces gestes mis en évidence ?

    GESTES MUETS

    Quelques exemples :

    • L’entraîneur imite les gestes du boxeur.

    • Maggie prend les restes de nourriture au restaurant.
    • Le soir, Maggie renverse un pot rempli de monnaie.
    • Geste de Maggie qui éteint le réveil.
    • Maggie achète un speed bag et donne plein de monnaie : regard étonné du vendeur.
    • Gros plan sur les pieds nus de Maggie en train de compter son argent chez elle (après la leçon de Frankie). Gros plan également sur les pieds de Maggie au restaurant en train de refaire les gestes que lui a appris Frankie.
    • Frankie à quatre pattes sur le ring en train de tenir les pieds de Maggie (deux fois : ensuite avec une corde).
    • Frankie va chez Maggie, il lui parle d’économiser l’argent : il a un geste de manière indiscrète pour découvrir ce qu’il y a dans un carnet. Ce sont sans doute les chèques qu’elle envoie à sa famille.
    • Frankie enfonce la seringue dans le bras de Maggie.

    Les gestes ici sont soulignés par un cadrage serré en gros plan. Ils sont suffisamment parlants pour remplir à eux seuls une scène muette.

    Ces gestes sont rares cependant, et constituent presque des exceptions dans un film où les dialogues priment de manière générale sur les gestes.

    1. Quand on se connaît bien, il n'est plus nécessaire de parler : un regard suffit souvent pour se faire comprendre. Dans Million Dollar Baby de Clint Eastwood , on peut ainsi observer des jeux de regards entre personnages, dont nous comprenons le sens grâce au contexte général du film. Pourriez-vous repérer certains de ces regards significatifs et essayer de vous en souvenir après la projection ? Il peut s'agir de regards croisés mais également de regards fuyants ou de regards portant sur un personnage ou un événement éloigné.

    REGARDS

    Quelques exemples :

    • Frankie interroge le prêtre sur la Trinité : celui le traite finalement de « Fucking pagan », puis il regarde autour de Frankie pour voir si quelqu’un ne l’a pas entendu. Frankie sourit.

    • Scrap observe Big Willie qui salue l’autre entraîneur Mickey Mack : plan rapproché sur le visage de Scrap.
    • Maggie prend de la viande sur une table du restaurant : elle jette un regard au patron qui l’observe, et elle prétend que c’est pour son chien.
    • Frankie regarde Danger par la fenêtre de son bureau en se demandant ce qu’il fait.
    • Maggie arrive à la salle où Frankie entraîne Willie : elle s’arrête et lui jette un regard, il la regarde mais ne s’interrompt pas.
    • « Cette fille fait des progrès, dit Scrap. — On dirait que quelqu’un l’aide » répond Frankie, en jetant un regard derrière lui (il est en train de ranger son sac).
    • « Je défie le cobra de Detroit, Thomas “Hit Man”Hearns pour le championnat du monde Welter », crie Danger bras levés sur le ring ; Scrap répond : « Hé je porte ces mitaines [« pattes d’ours »] pour une raison ». Puis détournement, et Scrap rejoint Frankie dans son bureau. Regard de Maggie vers le bureau.
    • Au bord du ring d’entraînement, Maggie demande à Frankie devenu son entraîneur : « Vous avez une famille ? » La caméra montre alors Scrap, qui a entendu et qui se retourne lentement en jetant un regard inquiet vers Frankie... qui ne répond pas immédiatement.
    • Premier match de Maggie où Frankie intervient alors que c’est Sally l’entraîneur : l’arbitre demande « Elle se bat pour vous ? — Oui, elle se bat pour moi ! » répond-il après un moment d’hésitation en plongeant alors son regard dans celui de Maggie.
    • Maggie gagne tous ses matches au premier round. Frankie lui fait remarquer que ça n’a pas que des bons côtés. Au match suivant, elle assomme à nouveau son adversaire à la première reprise : Frankie la regarde, elle le regarde et dit « Sorry, boss ! »
    • Maggie à la station-service : échange de regards avec la petite fille dans le van.
    • Maggie va se battre pour le titre à Las Vegas. Elle lève les bras sous les applaudissements et soudain se retourne pour découvrir son adversaire.
    • À l’hôpital, on met Maggie dans le fauteuil : échange de regards avec Frankie debout à côté de la porte.
    • Maggie est à l’hôpital. Depuis son bureau, Frankie essaie de joindre par téléphone sa famille qui est depuis cinq jours à l’hôtel. Il raccroche et par la fenêtre jette un œil à Scrap qui est en train de pousser un chariot rempli de balais.
    • À l’hôpital, on garde Maggie sous sédatif : elle a le regard complètement vague. Frankie s’approche, son regard se tourne à peine vers Frankie.

    Les regards constituent des petits gestes particulièrement parlants. Analysons un exemple de façon plus précise.

    Maggie interroge Frankie sur sa famille. La question est naturelle et innocente, mais Scrap, qui a d'abord été montré muet à l'arrière-plan (en train d'essuyer les cordes du ring...), se retourne et jette un regard vers Frankie. Ce regard fonctionne immédiatement comme un signal, car il connaît bien Frankie, et l'on devine immédiatement de l'inquiétude dans ce regard. A posteriori, nous oublierons tous ce regard, et nous nous souviendrons seulement du sens général de la scène et du rôle de la fille (absente) de Frankie. Mais le regard aura véritablement fonctionné comme un détonateur.

    1. Pourriez-vous observer le jeu des acteurs dans Million Dollar Baby de Clint Eastwood ? Pour faciliter cette observation, essayez de comparer le jeu de deux acteurs, par exemple Frankie et Maggie dans la même scène (notamment dans une des scènes du début du film dans la salle d'entraînement).

    JEU

    Toute réflexion un peu approfondie sur le jeu des acteurs suscite rapidement de nombreuses interrogations. En effet, l’on constate facilement que la plupart des spectateurs portent des jugements — positifs ou négatifs — sur le jeu de tel ou tel acteur, mais qu’il est également très difficile d’objectiver de tels jugements.

    La subjectivité de tels jugements de valeur n’est pas seule en cause : quand on parle du jeu d’un acteur, l’on se situe en effet immédiatement à un niveau d’interprétation global, beaucoup plus général que celui d’une observation d’éléments objectifs précis. On dira ainsi que le jeu de tel acteur est « naturel », « juste » ou bien « intériorisé », « épuré » ou encore « théâtral », « expressif »... autant de qualificatifs qui sont censés rendre compte d’une multitude de traits (gestes, attitudes, diction, regards...) mais sans que l’on puisse déterminer quels sont les traits en cause.

    L’on comprend alors facilement que le jeu des acteurs puisse susciter des jugements très contradictoires, non seulement en termes de valeur esthétique (il, elle joue « bien » ou « mal ») mais aussi d’interprétation : tel jeu d’acteur sera jugé « naturel » par certains et « théâtral » par d’autres.

    On serait donc tenté d’évacuer cette problématique comme irréductiblement subjective. Mais ce serait oublier le fait qu’une grande partie du travail de mise en scène consiste à diriger les acteurs : si, le plus souvent, un cinéaste ne peut pas nommer exactement ce qu’il exige de l’acteur, il parvient néanmoins, par des indications générales, allusives, métaphoriques, ou bien encore par des gestes ou des attitudes de mime, à diriger ses acteurs d’une manière qu’il juge plus ou moins satisfaisante (ce qui fera qu’il retiendra en définitive une prise précise plutôt qu’une autre). Le caractère largement intuitif de la direction d’acteur ne signifie pas qu’il s’agit là d’une réalité purement subjective (sinon imaginaire), et les différents participants d’un tournage tomberont en général d’accord sur la meilleure prise de tel ou tel acteur.

    Observer cette réalité qu’est le jeu des acteurs implique donc une interprétation immédiate [1], sans qu’il soit possible (au moins dans un premier temps) de déterminer sur quels éléments objectifs précis s’appuie cette interprétation. La consigne d’observation proposée ici — comparer le jeu de deux acteurs — a précisément pour but de faciliter l’explicitation (nécessairement partielle) des éléments qui peuvent justifier de telles appréciations. Mais les remarques qui précèdent suffisent à comprendre qu’on laisse en ce domaine une large marge d’interprétation aux participants

    Dans Million Dollar Baby, les deux personnages de Frankie et Maggie sont construits de façon contrastée : l’un est âgé, l’autre plus jeune, l’un est en fin de carrière et désabusé, l’autre espère réussir et devenir une grande championne... À ces différences correspondent des jeux d’acteurs également contrastés.

    De façon sommaire (cfr. les remarques précédentes), on dira que Hilary Swank (Maggie) se caractérise plutôt par son ouverture : ainsi, dans la séquence où elle réussit à convaincre Frankie de devenir son entraîneur (la nuit au gymnase), elle le regarde droit dans les yeux, elle n’hésite pas à arborer un large sourire quand elle est satisfaite ou au contraire à répliquer durement quand il semble se moquer d’elle, et elle lui donne enfin une franche poignée de mains quand il accepte enfin de l’entraîner... Clint Eastwood paraît beaucoup plus retenu, fuyant même, masquant autant qu’il le peut ses émotions (notamment par l’humour) : ainsi, il évite (dans la même scène) à plusieurs reprises le regard de Maggie, il se détourne portant la main sur le speed bag à sa portée pour ne pas subir le face-à-face avec Maggie ; quand il laisse transparaître son énervement en jetant sa veste par terre, on a l’impression que la « pression » es montée durant toute la conversation mais qu’il a réussi à se contenir jusque-là, alors que Maggie exprime immédiatement et directement ce qu’elle ressent.

    Dans beaucoup d’autres scènes (par exemple quand Maggie annonce à Frankie qu’elle a acheté une maison pour sa mère), l’on remarque ainsi le même contraste entre la spontanéité (même si elle est jouée) de Hilary Swank qui sourit facilement et qui laisse voir ses émotions sur son visage, et la retenue constante de Clint Eastwood qui ne semble jamais exprimer ce qu’il pense vraiment (sauf à de très rares moments où l’émotion semble le submerger) et préfère afficher un flegme souvent teinté d’ironie.

  • (1) Certains remarqueront que toute observation suppose une interprétation et qu’il est absurde de vouloir distinguer ces deux niveaux. On précisera donc que cette distinction est essentiellement méthodologique et donc relative au contexte épistémologique où l’on s’inscrit (le niveau d’observation du physicien n’est pas celui de l’homme de la rue). Mais c’est une distinction essentielle pour échapper à un relativisme total (tout serait interprétation, tout serait subjectif et donc tous les points de vue s’équivaudraient) et pour faire le partage entre les faits d’observation objectifs (qui seront jugés vrais par tous les observateurs) et les faits d’interprétation qui sont nécessairement hypothétiques et appréciés en termes de vraisemblance (en fonction des systèmes d’interprétation auxquels recourent les différents observateurs). Dans le cas qui nous occupe, un spectateur aura beaucoup de difficultés à préciser pourquoi il qualifie de telle ou telle façon la performance d’un acteur ; en revanche, il n’aura pas de difficulté à expliquer ce qu’est un gros plan, même si la limite entre un gros plan et un plan rapproché reste floue et affaire (en partie) d’interprétation.

    1. À plusieurs reprises dans Million Dollar Baby de Clint Eastwood, la séquence (ou la scène) débute alors que l'action est déjà entamée. Et bien entendu, nous ne voyons pas ce début que nous pouvons cependant en général reconstituer. Pouvez-vous repérer l'une de ces séquences qui commencent de cette manière abrupte ?

    IN MEDIA RES

    (au milieu des choses, au milieu de l'action)

    Quelques exemples :

    • Au début du film, après son combat, Big Willie sort du vestiaire : il croise un autre entraîneur qui lui dit que c’est une erreur. On n’a pas vu la conversation avec Frankie.

    • Chez lui, la nuit, Frankie est au téléphone : « je sais que ton gars est champion, alors pas de 50-50, mais je veux 40% »
    • « Je défie le cobra de Detroit, Thomas “Hit Man”Hearns pour le championnat du monde Welter », crie Danger bras levés sur le ring ; Scrap répond : « Hé je porte ces mitaines pour une raison ». (Puis détournement de la séquence, et Scrap rejoint Frankie dans son bureau.)
    • Le premier combat de Maggie : le gong sonne pour signifier la fin du round (et non son début) et aussitôt Maggie va s’asseoir dans le coin près de son manager Sally. Elle ne parvient pas à s’approcher.
    • Tous les matches ont déjà débuté : seul le dernier montrera l’entrée sur le ring de Maggie puis de son adversaire
    • Frankie dialogue avec le prêtre au sujet de la demande d'euthanasie de Maggie. La conversation est depuis longtemps entamée.

    Cette manière de faire, de commencer une séquence au milieu d'une action en cours, est très fréquente au cinéma (notamment dans les films américains). L'effet général est celui d'un rythme rapide puisque le spectateur est obligé de "prendre le train en marche".

    Dans certains cas, cela donne en outre une impression de suspens ou de mystère : ainsi, l'on ne comprend d'abord pas la remarque de l'entraîneur que croise Big Willie à la sortie du vestiaire.

    Dans d'autres cas, cela produit un effet de surprise comme quand l'on voit Dager les bras levés comme s'il s'adressait à un large public; la réplique de Scrap, qui suit immédiatement, dégonfle ses prétentions et est évidemment ironique.

    Mais cette manière de faire est de prime abord déconcertante dans Million Dollar Baby quand il s'agit des matches de Maggie. On s'attendrait au contraire, dans un film de boxe, à ce qu'ils nous soient montrés en intégralité. Même s'ils sont en général très brefs, nous ne verrons ni l'arrivée des boxeuses, ni la présentation au public ni le début de l'engagement. Seule l'issue brutale importe. Cette brutale entrée en matière contraste avec la longue exposition du début du match (le dernier) avec Billie "l'Ourse bleue", combat qui apparaît ainsi comme immédiatement dangereux et menaçant. (Il faut cependant remarquer que le match en Angleterre où Maggie arbore pour la première fois son peignoir "Mo Cuishle" est lui aussi montré dans son déroulement presque complet; l'arrivée de l'adversaire n'est cependant pas représentée, et on la voit directement sur le ring.)

    1. On remarque dans Million Dollar Baby de Clint Eastwood que certaines séquences prennent rapidement une tournure (relativement) inattendue : il ne s'agit pas d'une véritable surprise mais plutôt d'une manière de dévier le cours premier des choses. Est-ce que vous pourriez être attentif à cette manière de faire dans une ou l'autre séquence ?

    DETOURNEMENT

    Quelques exemples :

    • Première séquence, le combat de Big Willie. Le spectateur se demande naturellement si Big Willie va gagner alors qu’il est blessé, mais la caméra nous montre l’entrée de Maggie, un personnage inconnu jusqu’alors.

    • Le soir, chez lui, Frankie négocie au téléphone un match pour son champion Big Willie : celui-ci vient lui annoncer qu’il change d’entraîneur.
    • Maggie demande à Frankie si elle est prête pour un combat. Frankie lance un regard dans la salle où il aperçoit Sally. Il l’appelle et lui propose de devenir le manager de Maggie. Scrap a voulu intervenir, mais la proposition est déjà lancée.
    • Maggie s’entraîne en se liant le poignet gauche en position levée. Scrap intervient et lui dit qu’elle ne peut pas s’entraîner car il l’invite [à manger]. Ils vont dans une espèce de fast-food où Scrap a arrangé un rendez-vous avec Mickey Mack.
    • Frankie amène une cassette vidéo à Maggie pour lui montrer sa prochaine adversaire, mais elle n’a pas de lecteur vidéo.
    • Nouveau combat après le retour en Amérique. Elle assomme rapidement son adversaire mais la caméra va chercher dans le public la prochaine boxeuse qu’elle affrontera lors du match fatal.
    • Frankie s’apprête à partir à Vegas; il demande à Scrap s’il veut venir avec; celui-ci refuse; ils se chamaillent un peu. Frankie part. Danger vient demander à Scrap comment il a fait pour rentrer de la glace dans la bouteille, ce qui n'a aucun rapport avec ce qui précède.
    • À l’hôpital, lors de la visite de sa famille, Maggie demande à Frankie de sortir en l’appelant « Mr Dunn ».
    • À l’hôpital, Frankie demande à Maggie si elle n’a besoin de rien : « J’ai besoin de savoir le sens de Mo Cuishle » répond-elle.

    Il y a deux grandes manières de développer une séquence. La première consiste à intensifier la situation de départ et à laisser se développer ses potentialités : par exemple, un couple est en crise, il se dispute, et la dispute s'intensifie, peut-être jusqu'à la rupture.

    La seconde consiste à détourner, par un événement inattendu, une situation dont les éléments sont au départ limités. C'est de façon générale cette manière de faire qui est privilégiée dans Million Dollar Baby. Même si certaines séquences clés fonctionnent sur le mode de l'intensification dramatique — Frankie confronté à la demande de Maggie, Frankie demandant conseil au prêtre, la mort de Maggie —, le film procède plutôt de façon "louvoyante", que ce soit par des conversations qui dérapent (cfr. la consigne 2) ou par la survenue de personnages ou d'événements inédits.

    Analysons à ce propos la première séquence à la salle qui se déroule ainsi :

    • À la salle, Danger crie qu’ils sera le prochain champion du monde Welter. Flash back : l’arrivée de Danger à Los Angeles. Danger, à la salle, dit à Scrap qu’il n’a rien contre les nègres. Shawrelle défie Danger. Scrap l’en empêche.

    • Frankie survient et parle du prix des détergents à Scrap qui lui répond qu'il choisit les plus chers à cause de leur meilleure odeur.
    • Arrivée de Big Willie; poignée de mains avec Mickey Mack; Scrap les surveille du coin de l'œil.
    • Scrap va trouver Frankie en train de lire un texte en gaélique et lui parle des relations entre son boxeur et d'autres entraîneurs...
    • Scrap demande qui est la fille : Frankie va trouver Maggie.
    • Frankie commence l’entraînement de Big Willie

    On voit bien comment, en une seule séquence, le scénario mélange les personnages (au moins six !) et les intrigues (Danger, Mickey Mack, Maggie, et la relation entre Franckie et Scrap qui est en apparence "au premier plan", mais qui a un faible "poids" dramatique comme on le voit avec leur dispute au sujet des détergents). Ce mélange donne évidemment un dynamisme certain à une séquence qui a surtout une valeur d'exposition préparatoire (Big Willie va changer d'entraîneur, et Frankie se "rabattra" alors sur Maggie).

    1. Au cinéma, il y a souvent, dans une séquence, un moment décisif où les choses basculent en un clin d'œil. Pouvez-vous repérer ce genre d'instant décisif dans une séquence de Million Dollar Baby de Clint Eastwood ? Ne repérez qu'un seul moment comme celui-là, mais essayez de vous souvenir d'éléments filmiques qui soulignent l'intensité émotionnelle qui l'accompagne.

    MOMENTS DECISIFS

    Quelques exemples :

    • Scrap à Frankie : « Tu t'es protégé jusqu'à en éviter le championnat. Ça se dit comment en gaélique ? » Et il s'en va.

    • Frankie découvre Maggie en train de s'entraîner la nuit. Il discute avec elle, elle le surprend par sa détermination, et finalement il change d'avis en jetant sa veste par terre : « Damn it ».
    • Premier match de Maggie où Frankie intervient alors que c'est Sally l'entraîneur : l'arbitre demande « Elle se bat pour vous ? — Oui, elle se bat pour moi ! » répond-il après un moment d'hésitation en plongeant alors son regard dans celui de Maggie.
    • Après le premier combat de Maggie, Frankie lui répète sa règle numéro un : toujours se protéger ! Elle le questionne alors : « Tu m'as lâchée pour me protéger ? » (en la confiant à Sally). Et il lui répond : « Non » et il s'enfonce dans l'obscurité avant de se retourner, son visage étant alors éclairé seulement de côté. « Vous allez encore me laisser ? » lui demande-t-elle encore, et il réplique « Jamais » s'enfonçant une nouvelle fois mais cette fois de face dans l'obscurité.
    • Maggie se fait casser le nez. Frankie lui dit qu'elle doit abandonner. Elle lui dit qu'il peut réparer, mais il dit que non parce que ça va se remettre à saigner. Maggie réplique alors : « Si vous arrêtez le sang, je l'aurai. » Frankie change alors d'avis. Tous deux sont en gros plan.
    • Maggie combat mais ne parvient pas à approcher son adversaire : « Tu sais pourquoi ? Elle boxe mieux que toi. » dit Frankie.
    • La famille de Maggie lui rend visite à l'hôpital. Maggie est prête à signer, mais elle demande à sa mère si elle a vu le match : celle-ci lui répond « Tu as perdu, Mary M. C'est pas ta faute à ce qu'on m'a dit, mais tu as perdu ». Maggie change d'avis.
    • Danger se fait assommer par Shawrelle : Scrap intervient et met Shawrelle KO. Quand il se retourne, Danger a disparu. Scrap sort dans la nuit mais Danger a disparu.

    Moment décisif où tout bascule, ou bien détournement d'une situation initiale (comme on l'a vu avec la consigne précédente), il n'est pas toujours facile de distinguer ces deux types de situations. Dans les séquences envisagées ici, l'on voit que la situation de départ se signale par une alternative claire : soit Maggie signe, soit elle ne signe pas. Dans un premier temps, l'une des branches de l'alternative semble plus probable — Maggie va signer — mais un détail ou un événement fortuit fait basculer la situation dans l'autre sens — Maggie ne signera pas —.

    Ainsi aussi, quand Frankie surprend Maggie en train de s'entraîner la nuit au gymnase, il semble d'abord persister dans son refus d'entraîner la jeune femme; mais devant son insistance, il abdique finalement. Alors qu'il était resté jusque-là pratiquement immobile, son geste — jeter sa veste par terre — traduit de manière visible son changement d'attitude.

    Dans Million Dollar Baby, les personnages ne semblent pas entraînés par les événements et sont donc confrontés à plusieurs reprises à des choix où ils doivent se décider librement. Le choix le plus dramatique est bien sûr celui de Frankie qui doit répondre à la demande d'euthanasie de Maggie, mais on ne verra pas le moment où cela "bascule" dans son esprit, et c'est de façon presque apaisée, comme mûrement réfléchie qu'il procédera à son geste fatal, comme s'il ne voulait pas céder à la pression immédiate de la jeune femme.

    La liberté du personnage apparaît ainsi clairement dans ces séquences clés (même si, bien sûr, elle intervient dans un cadre qui reste fondamentalement fictif).

    1. Dans Million Dollar Baby de Clint Eastwood , comme dans d'autres films d'ailleurs, on remarque un certain nombre de répétitions significatives, de reprises des mêmes éléments à des moments différents, éléments qui prennent de ce fait une valeur ou un sens nouveau. Pouvez-vous repérer au cours de la projection une ou deux de ces répétitions (qu'il s'agisse d'événements, d'attitudes, d'objets ou d'autre chose encore) ?

    REPETITIONS

    Quelques exemples :

    • « Tough ain’t enough »

    • Big Willie est blessé, Frankie le soigne. / Maggie est blessée, Frankie la soigne.
    • Scrap observe Maggie s’entraîner / Frankie observe Maggie s’entraîner.
    • « Toujours te protéger », « Tu respires mal », « Lève ton gauche »
    • On voit très nettement Frankie mettre le tabouret à la fin de chaque round. Il y a même un match où l’on ne voit pas le combat, mais seulement Frankie mettre le tabouret alors que la bande son nous a révélé l’issue du match.
    • Maggie et Frankie vont manger une tarte au citron. / Frankie seul à la fin du film. (Le plan de fin de la première séquence avec un travelling arrière sur le restaurant en extérieur est repris à la fin du film de façon reconnaissable).
    • Frankie observe Danger qui observe une bouteille d’eau. / Plus tard Danger demandera à Scrap comment il a fait rentrer de la glace par un aussi petit trou.
    • Danger et Shawrelle (deux incidents puis la bagarre finale).

    Ces répétitions sont suffisamment remarquables pour que la plupart des spectateurs s'en souviennent facilement à l'issue de la projection. L'interprétation qu'on peut en donner et leur appréciation seront en revanche diverses. Ainsi, l'on avancera peut-être que certaines de ces reprises visent à établir des contrastes significatifs (entre l'attitude de Frankie à l'égard de Big Willie / de Maggie; ou bien entre l'avant et l'après avec l'épisode de la tarte au citron). D'autres répétitions soulignent au contraire la permanence des choses (comme l'interrogation répétée de Danger à propos des glaçons dans les bouteilles d'eau). Enfin, certaines visent sans doute à "leurrer" le spectateur. C'est le cas notamment de l'épisode du tabouret : les premières fois, l'on peut être étonné de l'insistance à montrer ce tabouret, mais la répétition devient "normale", et lors du match fatal avec "Blue Bear", on remarquera à peine le geste de l'assistant (ce n'est pas Frankie qui, cette fois, dépose le siège), rendant l'accident à la fois inattendu mais vraisemblable (puisqu'on a déjà vu de multiples fois ce tabouret...).

    1. On remarque facilement que, dans Million Dollar Baby, Clint Eastwood joue avec le clair-obscur. Il en profite notamment pour plonger le visage de certains personnages dans le noir ou à moitié dans le noir, et cela à des moments (relativement ) significatifs. Essayez de repérer l'un ou l'autre de ces moments (extrêmement brefs, attention !).

    CLAIR-OBSCUR

    Quelques exemples :

    • Dans deux scènes qui se répètent (voir l'observation 13), Scrap puis Frankie découvrent Maggie en train de s'entraîner tard le soir à la salle. Tous deux sont alors dans l'ombre sauf leurs pieds dans la lumière.

    • Après le premier combat de Maggie, Frankie lui répète sa règle numéro un : toujours se protéger ! Elle le questionne alors : « Tu m'as lâchée pour me protéger ? » (en la confiant à Sally). Et il lui répond : « Non » et il s'enfonce dans l'obscurité avant de se retourner, son visage étant alors éclairé seulement de côté. « Vous allez encore me laisser ? » lui demande-t-elle encore, et il réplique « Jamais » s'enfonçant une nouvelle fois mais cette fois de face dans l'obscurité.
    • Maggie parle (salle de restaurant attenante au ring) de la maison qu'elle a acheté pour sa mère, et elle dit que sa mère voudrait rencontrer Frankie : le visage de Frankie est pratiquement entièrement dans l'ombre sauf ses yeux. Il répond après une hésitation : « Oui, on pourrait faire ça. »
    • Scrap observe le match pour le titre à la télévision. Quand il découvrira l'adversaire de Maggie, il dira « Doux Jésus » (Sweet Jesus). On le verra à plusieurs reprises pendant le match. Son visage est à moitié dans l'ombre.
    • Quand Maggie se réveille à l'hôpital, le visage de Frankie est à moitié dans l'ombre.
    • Maggie demande à Frankie de mettre fin à ses jours : la moitié du visage de Frankie est dans l'ombre.
    • Scrap et Frankie discutent une dernière fois : Frankie admet qu'il a eu tort d'accuser Scrap. Le visage de l'un et de l'autre sont presque entièrement plongés dans l'ombre.

    L'utilisation du clair-obscur est très visible et sera remarquée par beaucoup de spectateurs, même s'ils n'ont pas reçu cette consigne avant la projection. L'interprétation de ce trait stylistique sera sans doute assez aisée, et la plupart des participants tomberont d'accord sur le fait que le clair-obscur concourt à l'ambiance "crépusculaire" du film et contribue à la dramatisation de certaines séquences (la promesse de Frankie de ne plus jamais laisser tomber Maggie; la demande d'euthanasie de Maggie).

    L'appréciation de ce trait stylistique pourra en revanche être diverses. Certains y verront un trait original, un choix pertinent, mais d'autres trouveront le procédé artificiel sinon maniéré.

    1. Le cinéma est (notamment) un art de l'espace, une manière plus ou moins originale d'utiliser l'espace, les lieux, les décors. Pourriez-vous repérer une utilisation originale des lieux dans Million Dollar Baby de Clint Eastwood ?

    LES LIEUX

    Quelques exemples :

    • Au début du film, Big Willie rejoint Frankie après son match : Frankie lui annonce qu'il a refusé la proposition du manager d'un combat pour le titre. Ils sont séparés par l'auto. Quand ils s'assoient dans l'auto, on devine la tension.

    • Le bureau de Frankie surplombe le gymnase : c'est un lieu d'observation qui permet immédiatement une relation avec l'extérieur; un seul geste, et Scrap peut ainsi montrer dans la salle Maggie en train de s'entraîner.
    • Big Willie vient annoncer à Frankie qu'il change de manager : il reste significativement sur le pas de la porte.
    • Maggie et Frankie se rencontrent le soir à la salle d'entraînement : ils sont séparés par le speed bag (la nuit après la victoire de Big Willie)
    • Scrap arrange un rendez-vous avec Mickey Mack : celui-ci s'assied au bout du comptoir.
    • Frankie lit un poème de Yeats à Maggie dans une chambre d'hôpital particulièrement lumineuse. (On ne reverra plus cette chambre).
    • Le couloir de l'hôpital semble s'ouvrir sur "nulle part".

    L'utilisation de l'espace obéit en apparence dans Million Dollar Baby à des exigences réalistes : on s'entraîne dans une salle d'entraînement. Mais cet exemple montre bien comment un metteur en scène peut utiliser de manière significative certains éléments du décor qui est à sa disposition.

    L'ensemble de cette séquence de Million Dollar Baby est filmée de façon très simple et très classique pour un dialogue : la caméra cadre un interlocuteur (généralement celui qui parle) puis l'autre (c'est ce qu'on appelle un champ-contrechamp). Mais cette simplicité apparente masque une stratégie très visible qui consiste à séparer les deux personnages (qui sont plus ou moins en conflit) par le punching-ball (« speed bag ») qu'on verra pratiquement dans tous les plans au milieu de l'écran.

    Bien entendu, la place d'un tel objet est tellement évidente dans une salle d'entraînement qu'on y fait à peine attention. Mais c'est toute l'habileté d'un metteur en scène comme Clint Eastwood d'utiliser la présence naturelle d'un objet comme ce punching-ball pour mettre en évidence les rapports compliqués entre les personnages : si, par contre, Frankie avait appelé Maggie pour discuter avec elle ne serait-ce qu'un mètre plus loin, le dialogue aurait été purement verbal et aurait pu alors être beaucoup moins dynamique.

    1. On remarque, si l'on est attentif, dans plusieurs scènes de Million Dollar Baby de Clint Eastwood des personnages qui sont légèrement en retrait et qui écoutent ou observent sans intervenir dans l'action. Pouvez-vous noter l'une ou l'autre séquence où c'est le cas et essayez de préciser le rôle de cet observateur (ou observatrice) muet ?

    OBSERVATEUR

    Quelques exemples :

    • Scrap observe notamment la conversation entre Big Willie et Mickey Mack (l'autre entraîneur qui va engager Big Willie).

    • Maggie observe à la salle les échanges entre Scrap et Frankie.
    • Beaucoup plus tard dans le film, Frankie observe de la véranda les échanges entre Maggie et sa famille.
    • Scrap observe le match pour le titre à la télévision. Quand il découvrira l’adversaire de Maggie, il dira « Doux Jésus » (« Sweet Jesus »). On le verra à plusieurs reprises pendant le match. Son visage est à moitié dans l’ombre.
    • À l’hôpital, Frankie observe de l’extérieur la rencontre entre Maggie et sa famille.
    • À la fin du film, Frankie fait une injection d’adrénaline à Maggie puis s’en va. Le plan suivant nous montre le visage de Scrap dans l’ombre comme s’il observait la scène. Au plan suivant, on voit Frankie s’éloigner dans le couloir de l’hôpital.

    Cette présence d'un personnage en position d'observateur sera facilement remarquée. Elle se justifie en partie par des raisons scénaristiques : Scrap va ainsi avertir Frankie de ce que Mickey Mack manigance dans son dos. Quant à Frankie, il va découvrir le milieu familial d'où est issue Maggie, ce qui donnera un poids particulier à la demande finale de la jeune femme.

    La répétition de ce motif — observer des choses auxquelles on ne participe pas directement — peut néanmoins être interprété de façon plus générale. C'est en fait Scrap qui se retrouve le plus souvent dans cette position, ce qui peut s'expliquer par le fait qu'il devra témoigner plus tard en écrivant une longue lettre à la fille (absente) de Frankie. Mais les deux éléments sont liés et nous renvoient à la même question : pourquoi Scrap va-t-il raconter toute cette histoire à la fille de Frankie et pourquoi se retrouve-t-il donc pendant tout le film en position d'observateur ?

    Une interprétation psychologique de l'attitude des personnages — Scrap mais aussi Frankie — est ici possible : Scrap veut témoigner du fait que Frankie a certes commis une faute à l'égard de sa fille mais qu'il a aussi été un homme de bien...

    On préférera cependant souligner ici l'effet "stylistique" que produit sans doute ce motif : la position d'observateur nous renvoie à notre propre position de spectateur. Nous voyons le drame mais nous n'y participons pas directement. Si la mise en scène avait toujours privilégié le point de vue de Frankie et de Maggie, nous aurions sans doute subi beaucoup plus fortement l'emprise émotionnelle des événements. Le regard de Scrap, comme d'ailleurs ses interventions en voix off, va ainsi favoriser (de façon ponctuelle) une prise de distance en nous rappelant que les événements mis en scène se déroulent "en dehors de nous", et contribuer sans doute à la tonalité "mélancolique", pleine d'une fatalité tragique — renvoyés à notre rôle de spectateur-observateur, nous subissons sans pouvoir intervenir —, de cette histoire.

    Bien entendu, une telle interprétation restera soumise à l'appréciation des différents participants.

    1. Dans Million Dollar Baby, les mouvements de caméra ont à plusieurs reprises pour fonction ou effet de souligner l'émotion, de l'intensifier. Pouvez-vous repérer l'un ou l'autre de ces mouvements ?

    MOUVEMENTS DE CAMERA

    Quelques exemples :

    • Première séquence, combat de Big Willie : le combat reprend, il prend un coup, la caméra s’avance en très gros plan et au ralenti sur sa blessure à la joue.

    • À la station service, Frankie nettoie la vitre. La caméra s’approche de Maggie pensive (musique). Frankie rentre pour payer. Maggie voit une petite fille dans un van, la caméra s’approche d’elle, (cut) puis s’approche de Maggie (musique mélancolique).
    • À l’hôpital, Scrap retrouve Frankie qui lui dit que c’est de sa faute : la caméra se rapproche alors du visage de Frankie qui explique plus précisément pourquoi. Puis elle se rapproche de Scrap qui reste muet (effet de culpabilité).
    • À l’hôpital, Maggie demande à Frankie : « Tu te souviens de ce que mon père a fait pour Axel ». Frankie ne répond pas, mais la caméra s’approche de lui et l'on devine qu’il a compris ce qu’elle veut.
    • À la fin du film, Frankie fait une injection d’adrénaline à Maggie puis s’en va. Le plan suivant nous montre le visage de Scrap dans l’ombre comme s’il observait la scène : il y a un travelling latéral puis vers l’avant pour découvrir son visage : on entend sa voix en off.
    • Dernier plan du film, la voix off de Scrap : « J’ai pensé que tu devais savoir quel sorte d’homme était ton père ». Travelling avant vers la fenêtre du petit restaurant.

    L'utilisation de la caméra est très classique chez Clint Eastwood, et l'observation des cadrages ou des mouvements de caméra ne livrera sans doute que peu d'éléments significatifs. L'art de la mise en scène dans Million Dollar Baby ne se situe sans doute pas à ce niveau (qu'on désigne souvent comme celui du "langage cinématographique").

    L'on a donc ici attiré l'attention des spectateurs sur une utilisation (qui n'a rien de tr�s original) des mouvements de caméra et qui consiste à se rapprocher des personnages au moment d'une intensification émotionnelle.

    1. Pouvez-vous être attentif, lors de la projection de Million Dollar Baby, à quelque chose que l'on perçoit mais que l'on ne remarque généralement pas : la musique ? Essayez de repérer les différents thèmes musicaux ou au moins une utilisation significative d'un de ces thèmes.

    2. Frankie, le personnage joué par Clint Eastwood dans Million Dollar Baby, est peu loquace et en tout cas n'exprime pas directement ses émotions (lors d'un échange où Frankie se montre encore une fois impassible, son copain Scrap lui répliquera d'ailleurs de façon ironique : « Tu as travaillé sur toi-même. Tu as appris à t'ouvrir. Bon travail »).
      Comment devine-t-on alors ce que pense le personnage et surtout ce qu'il ressent ? Pourriez-vous repérer pendant la projection les indices qui nous permettent de comprendre les émotions plus ou moins cachées de Frankie ? Un ou deux exemples suffiront.

    3. Au cinéma, il y a les émotions que sont censés éprouver les personnages. Mais il y a également les émotions que nous ressentons en tant que spectateurs. Souvent les deux coïncident par le phénomène bien connu de l'identification. Mais ce n'est pas toujours le cas. Pourriez-vous donc être attentif, lors de la projection de Million Dollar Baby de Clint Eastwood, à vos propres émotions, aux moments où vous réagissez fortement de façon positive ou négative aux images du film ? Fiez-vous à vos propres intuitions et contentez-vous de quelques moments où vous avez perçu clairement vos propres réactions.

    4. Le film de Clint Eastwood, Million Dollar Baby, dure 2 h 12, mais l'histoire racontée s'étale sur une période beaucoup plus longue. Pourriez-vous repérer un maximum d'indications temporelles susceptibles de mesurer le temps écoulé (au niveau de l'histoire mise en scène)?
      Pourriez-vous également préciser à quelle époque ou en quelle année se passe l'histoire ?

    5. Million Dollar Baby de Clint Eastwood se déroule de manière générale dans une ambiance assez crépusculaire : il y a néanmoins quelques scènes beaucoup plus lumineuses, ensoleillées même. Pourriez-vous repérer ces deux ou trois séquences ?

    LUMIERE ET SOLEIL

    Quelques scènes :

    • Frankie discute avec le prêtre à la sortie de l'église.

    • Danger arrive à Los Angeles
    • Frankie accompagne Maggie quand elle rend visite à sa famille.
    • Frankie lit un extrait de Yeats avec Maggie dans son fauteuil roulant.

    L'ambiance générale du film est relativement sombre avec l'utilisation remarquée du clair-obscur (cfr. observation 14), ce qui explique que la plupart des spectateurs se souviennent facilement — si du moins on les leur rappelle en quelques mots — des scènes évoquées, plus lumineuses, plus ensoleillées.

    Cette utilisation de la lumière est très courante au cinéma, même si elle passe facilement inaperçue. Il s'agit de scènes a priori plus "légères", plus "optimistes", même si, lors de la visite à la famille de Maggie, l'ambiance se dégrade très rapidement (au départ, on peut penser que tout se passera bien à un moment où la carrière de Maggie est sur une pente ascendante). Lé séquence de la lecture de Yeats apparaît, quant à elle, comme suspendue, comme un moment de respiration après le terrible accident de Maggie : à ce moment, dans cette chambre ensoleillée, on voudrait croire qu'un miracle est encore possible.

    1. On peut remarquer dans Million Dollar Baby de Clint Eastwood des inscriptions plus ou moins significatives (le plus souvent en arrière-plan). Pourriez-vous en noter quelques-unes qui vous paraissent pertinentes ?

    2. À quelques reprises dans Million Dollar Baby de Clint Eastwood, on remarque la présence de la caméra parce qu'elle occupe une position inhabituelle ou remarquable. Pourriez-vous noter l'un ou l'autre de ces moments où vous avez ressenti la présence de la caméra (alors que de façon générale on a plutôt tendance à l'oublier) ?

    3. Million Dollar Baby de Clint Eastwood raconte notamment l'histoire de la relation entre une jeune boxeuse, Maggie, et son entraîneur, Frankie : pourriez-vous noter au cours de la projection les gestes (ou au moins certains des gestes) qui montrent le rapprochement entre Frankie et Maggie.

    MAGGIE ET FRANKIE

    Voici quelques moments qui révèlent l'évolution de la relation entre Frankie et Maggie :

    • La nuit quand il accepte de l’entraîner : elle lui donne la main.

    • Lors de l’entraînement, il lui tient les pieds.
    • Après son premier match : il lui tient la main pour découper les bandes qu’elle a autour des poings.
    • Après quelques matches, il discute avec elle, puis arrive par derrière, soulève sa queue de cheval et lui pose une éponge dans le cou (?) et la main sur l’épaule.
    • Il lui remet le nez en place et il lui enfonce des bâtonnets ouatés dans le nez. Main gauche dans le cou. À la fin du match, elle l’embrasse.
    • Après l’amputation, il l’embrasse.
    • Lors de l’adieu, il l’embrasse avant et après.

    Frankie est un homme, Maggie une femme, et leur relation a volontairement ou involontairement, consciemment ou inconsciemment, une connotation sexuelle. Juste avant le match en Angleterre, il lui dit d'ailleurs que, si elle gagne, c'est lui qui la demandera en mariage; et à l'issue de ce match victorieux, elle lui dira qu'elle pourrait lui demander (sous-entendu de tenir sa promesse) mais il fera semblant de croire qu'elle parle de l'expression "Mo Cuishle" inscrite sur son peignoir. Malgré cette ambiguïté, leur relation ne prendra jamais la moindre dimension érotique.

    C'est pour cela sans doute que leurs contacts physiques, par le toucher, sont particulièrement révélateurs de leur relation. Pratiquement tous les spectateurs se souviennent ainsi de ce geste — très "fonctionnel" en apparence — où il lui passe une éponge dans le cou. Au cinéma (mais au théâtre aussi), de tels gestes ont une présence presque physique et sont immédiatement expressifs. Aucun dialogue n'est ainsi nécessaire pour comprendre ce qu'éprouve Frankie.

© Les Grignoux - Michel Condé, 2006