CLINT ET STEVEN
par Mister Bonzo - Février 2007
En apparence tout sépare les deux hommes : l'âge (16 ans entre les deux), le physique, les origines et un certain type de cinéma (L'un est acteur professionnel, l'autre fait de courtes apparitions à l'écran dans ses propres films ou d'autres productions). Et maintenant "Lettres d'Iwo Jima". Clint, ayant lu le livre de Bradley, veut en faire un film. Les droits sont déjà bloqués. Propriétaire : DreamWoks, la société de Spielberg. Clint appelle Steven qui, comme à son habitude, répond laconiquement : "Pas de problème, fais le film, je le produis !". C'est ainsi qu'est née une expérience unique dans l'histoire du cinéma : un même sujet, dans le même lieu, à la même époque, mais deux films sur la guerre, et vus des deux côtés. En fait, il y a plus de points communs qu'il n'y paraît entre l'inspecteur Harry et l'ancien "wonder boy". Spielberg a toujours été attiré par la seconde guerre mondiale, qu'elle se passe en Europe ou en Asie, là où son père fut d'active dans le Pacifique. Il a traité le sujet indirectement avec un humour décapant dans "1941". Puis il y eut dans un autre registre, "Empire du Soleil" ; "La liste de Schindler" et "Ryan" . En tant que producteur il aborde la question japonaise dans "Mémoires d'une geisha". Mais nos deux gaillards ont aussi des thèmes similaires dans leur vision du monde, de la violence et de la guerre. L'histoire authentique de "Munich" est tout aussi absurde que le massacre inutile sur cet îlot perdu d'Iwo Jima. Les deux réalisateurs ont aussi en commun un grand sens de la mémoire qui pour eux n'est pas un « devoir de… », mais une évidence qui s'impose d'elle-même. D'où le culot de filmer le point de vue Japonais, en japonais sous-titré. Nous sommes loin des schémas manichéens du cinéma américain ou autres, passons... Jamie en toute innocence dans "Empire du Soleil" salue les Kamikazes, ceux qui vont mourir. On retrouve une thématique identique dans "Lettres d'Iwo Jima". Le sacrifice inutile, mais inévitable et codé. Le film d'ailleurs devait, au départ, s'appeler "Soleil rouge, sable noir" (Red Sun, Black Sand) . Le noir de l'île, et celui des cendres des tués, le rouge est bien évidemment celui du soleil du drapeau japonais et celui du sang versé. Celui d'Omaha Beach en juin 44 et celui d'Iwo Jima en 1945. La guerre était soit disant finie. Mais il fallu attendre Hiroshima (Empire du Soleil) pour savoir que le Japon avait perdu, comme les nazis en Europe. Cette communauté de pensée humaniste, de dénonciation de l'absurde, commune aux deux réalisateurs, se retrouve aussi dans la facture de leurs films et du scénario (saluons au passage le génial Paul Haggis). N'oublions pas aussi le projet commun sur le fameux USS LST-325 qui participa le 6 juin 44 au débarquement en Normandie...non loin du capitaine Miller dans Ryan de Spielberg. L'odyssée de ce navire est incroyable. Le second volet du film d'Eastwood comprend le mot lettres. Autre grand point commun entre Clint et Steven. "La Couleur Pourpre" de Spielberg est adapté du livre d'Alice Walker qui n'est pas un roman, mais un échange de correspondance entre Célie et «cher Bon Dieu». Elle attend des nouvelles de sa sœur dont elle a été violemment séparée et qui est partie en Afrique. Dans le film les lettres deviennent l'enjeu principal de l'intrigue, puis de la narration, la boîte aux lettres restant désespérément vide. Dans "Sur la route de Madison", la découverte des lettres de la mère laissées à ses enfants après sa mort soutient tout le film. Et comme à Iwo Jima on dispersera ses cendres …sur un pont.* Et la correspondance « muette » est aussi bien présente dans "Million Dollar Baby". Dans "Lettres d'Iwo Jima", titre explicite, le script repose sur les correspondances de soldats à leurs familles, comme nous avons eu nos lettres de Poilus en 14-18. C'est "La guerre des mondes", film apocalyptique de Spielberg . La menace n'est pas extérieure, elle vient de nous et de notre stupidité. Clint et Steven : même combat pour l'humanisme et l'impossible pacifisme. * Lors de sa venue à Paris pour présenter son film, Clint a été ( à juste titre) étonné de la reprise au théâtre de « Sur la route de Madison » dont il a vu l'affiche. Il était un peu sidéré, car c'est inadaptable sur scène et avec son humour habituel et flegmatique, il a constaté que l'acteur principal « était trop vieux » (sic) et qu'il pensait que lui, à 65 ans, était déjà « limite » dans son film. Ce qui ne l'a pas empêché à cet âge de faire une très belle fille, Morgan, comme la fée, qui était avec lui et sa femme pour sa remise de Légion d'Honneur par Jacques Chirac |