"Mystic" EASTWOOD
par J.P. Godard

L’Ange Exterminateur

Il est un sujet peu souvent abordé concernant Clint Eastwood, c’est celui de la vie, de la mort et sa vision du spirituel. Nous savons qu’il fut élevé dans une famille protestante et qu’il eut une formation religieuse, comme tout bon petit américain moyen de son époque : "In god we trust" comme il est écrit sur le billet vert, mélange de matérialisme au plus bas et d’une croyance incorporée sans choix dans la vie quotidienne.
Que reste-t-il de tout ceci dans le cinéma d’Eastwood ? Des choses bien étranges, plus proches d’une spiritualité sans nom, la vraie, d’un certain mysticisme et, comme son collègue Spielberg, une approche de la Bible peu conventionnelle en apparence.

Prenons le titre du film "Pale rider" (qui ne fut pas traduit en français...). En effet, pale a deux orthographes en français et en anglais : pale et pâle. Mais les deux sont intéressants. Le "pale rider" évoque irrésistiblement l’un des Cavaliers de l’Apocalypse de Jean de Patmos (écrit 100 ans après J.C).

Le cheval de Clint est d’ailleurs de robe beige. "Pale" désigne aussi le linge qui recouvre le calice à la fin de la communion dans le rite chrétien. Le personnage de Clint (encore un sans nom) est nommé "The Preacher ", le prêtre. Et puis il y a la question de l’accent circonflexe qui donne "Pâle" version française. La formule qui vient à l’esprit est "pâle comme la mort", ou pâle comme un linge (linceul?). Car Preacher sort du néant et y retourne, comme dans nombre des films du réalisateurs. Son dos est truffé de balles mortelles. Il vient défendre les pauvres et les déshérités en portant la mort. Western biblique...

The Preacher...        Le cavalier de l'apocalypse...

Apocalypse VI  ; 7-8
Lorsqu'il eut ouvert le quatrième sceau, j'entendis la voix du quatrième animal, qui dit : Venez, et voyez.
En même-temps, je vis paraître un cheval pâle, et celui qui était monté dessus s'appelait la Mort, et l'enfer le suivait et le pouvoir lui fut donné sur les quatre parties de la terre, pour y faire mourir les hommes par l'épée, par la famine, par la mortalité, et par les bêtes sauvages.

Traduction  de Lemaistre de Sacy
Edition Hachette de 1847

Les 4 cavaliers de l'Apocaplyspe (Dürher)
Les 4 cavaliers de l'Apocaplyspe (Dürher)
Le quatrième cavalier (sur le cheval pâle, qui pourrait être la cause de la notion de "pestilence" en tant qu'un autre cavalier) est nommé Mort.
La couleur pâle et verdâtre de ce dernier symbolise la peur, la maladie, la décomposition, et la mort.

Ce thème est récurrent dans tous les films d’Eastwood. C’est un ange exterminateur. Celui de la fin des Temps, mais aussi le libérateur. Tout le cinéma d’Eastwood repose sur ce concept qui a traversé la nuit des temps dans toutes les civilisations. L’inspecteur Harry en est le meilleur exemple, mal compris à la sortie du film (facho, macho, etc…).

Sans citer tous ces films, quelques uns méritent une révision sous cet angle.
L’homme sans nom d’origine irlandaise est "sans pitié". "L’homme des hautes plaines" , "l’ étranger" vengeur dans le film ne fait que remettre les pendules à l’heure dans un bled pourri de l’Ouest où son frère aurait été tué. De même pour "Impitoyable", implacable dans son premier sens, mais qui signifie aussi impardonnable et inoubliable… en anglais.

        

Eastwood présente des personnages violents, mais derrière se cache un signal d’alarme face au pouvoir et à la bêtise aveugle et terroriste. Le Christ n ‘aurait-il pas dit "Je suis venu porter l’épée" et n’aurait-il pas chassé les marchands du Temple sans prendre de gants (gant : Guauntlet, "L’Epreuve de force")?
Autre exemple qui mérite attention, un film en apparence mineur "Dette de sang" titre raccoleur car il ne s’agit en aucun cas de vengeance à la sicilienne. En anglais c’est "Blood Work", le travail du sang, celui de la vie… quel beau titre. Un plan sublime est totalement biblique : Eastwood se regardant le thorax nu devant une glace (à l’inverse de celui de "Pale Rider "où il se regarde le dos), comprend que quelqu’un est mort en lui donnant son organe vital pour qu’il survive, lui : "Le sacré-cœur".


Vous allez dire que j’en rajoute, mais son personnage se nomme Mac Caleb, nom biblique de l’Ancien Testament (Deutéronome). Un homme du peuple dont il est dit 7 fois (chiffre sacré de toute spiritualités) : "Il a suivi ma voie". Quant à la sœur de la donneuse, elle se nomme dans le civil Wanda De Jesus ! Ca ne s’invente pas.
On peut aussi retenir d’autres titres à double sens comme "Un Monde parfait" ou bien "Chasseur Blanc cœur noir" qui ne peuvent être plus explicites concernant la vision de Clint.

Mais il faut nous arrêter aux derniers films dans lesquels Eastwood (comme Spielberg ) lève de plus en plus le voile l’âge venant. "Mystic River", certes c’est le nom de la rivière qui se jette dans la mer à Boston. Mais le nom de la rivière donné par les pèlerins venus d’Angleterre "conquérir" la future Amérique, n’a-t-il pas au vu de l’histoire sordide du film une valeur symbolique à notre époque ? Fin du fin : "Million Dollar Baby", chef d’œuvre : Eastwood y retrouve ses racines irlandaises, et sa fille ne veut plus le revoir. Dureté de la filiation ( "A la mémoire de nos pères"). Mais le plus étonnant du film sont les rapports de Frankie Dunn, son personnage d’entraîneur sur le retour, avec le curé catholique irlandais. Scènes à la fois métaphysiques et hilarantes, comme "Hilary "Swank dont le prénom vient de Saint- Hilaire ! Francky Dunn (Eastwood) prend un malin plaisir à taquiner le religieux, désemparé par son brillant interlocuteur amateur de poésie, qui va cependant à l’église… ? Est-il croyant ou non ? Se pose-t-il des questions sur la vie, la mort, l’après-vie ? Eastwood alors se révèle. Jusqu’au terrible final sur un sujet majeur : l’euthanasie. En mettant fin volontairement (et à sa demande ) à la vie de sa boxeuse, il fait partir une vie mais aussi la seconde fille qu’il s’était trouvée et menée malgré lui à la survie douloureuse et sans fin. " D’entre les morts" était le titre du roman de Boileau et Narcéjac ("Les diaboliques" de Clouzot) qui devint devant le caméra d’ Hitchcock "Sueurs Froides" ( "Vertigo", titre original qui est plus adapté au sujet -1958). Clint serait-il le cinéaste "d’entre les morts" qui nous donne le vertige métaphysique sous couvert de l’action hollywoodienne qu’il maîtrise totalement ?
A une question posée par un journaliste américain sur sa croyance, Eastwood avait répondu par une question ou une interrogation (?) digne de "Million Dollar Baby" : "God ?", "Dieu ?"