MILLION DOLLAR BABY

Synthèse d'une carrière
par Richard Patrosso - Mai 2006

On ne le verra plus sur grand écran. Après plus de cinquante années passées à jouer les cow-boys solitaires, les flics redoutables ou les hommes vieillissants; à se débattre comme il peut dans un monde où le bien et le mal sont les deux facettes d‘un même visage, Clint Eastwood, après un dernier film, "Million Dollar Baby", a décidé de passer définitivement derrière la caméra. Un vieux rêve de gosse ou, plus précisément, une grande envie qui le tentait depuis son premier rôle dans la série Rawhide alors qu’il était encore inconnu de Hollywood. Depuis, quel chemin parcouru ! Cinquante ans de carrière. Et, pour finir en beauté, avant le fondu au noir final, une histoire, celle de Million Dollar Baby. Un film dans lequel on retrouve cinquante ans d’une vie vouée au Cinéma. Avec tous les ingrédients qu’il faut pour le feu d’artifice final : le thème, le rôle, la manière, l’histoire. Un film « bouquet final ». Un grand résumé. Le seul, et le dernier. Mais, n’est-ce pas trop tôt pour un homme qui dit se sentir jeune et avoir tout l’avenir devant lui lorsqu’il accompagnait sa maman de 96 ans? Ou est-ce bien celui-là, le dernier film ? Fini. Terminé le métier d’acteur. Est-ce bien vrai ? Million Dollar Baby, synthèse de la carrière de Clint Eastwood ?

Un role comme il les aime

Tout le monde connaît Clint Eastwood ou est amené à le connaître. Désormais, c’est indiscutable, à tort ou à raison, à réjouissance ou à regret, il est incontournable. Incontournable du Cinéma, de l’Histoire du Cinéma. Et même, incontournable de Hollywood. Quoi de plus naturel pour un américain diront ceux qui ne le connaissent pas très bien, qui ne connaissent pas sa vie ou son parcours, bien souvent difficile ? Si seuls ceux qui se battent ont du mérite, alors Clint Eastwood est de ceux-là.
Le jeune Clinton Eastwood Junior, fils d’un comptable, est né pendant la période de la Grande dépression, le 31 Mai 1930 à San Francisco en Californie. Tout au long de son enfance et pour une question de travail, sa famille voyage beaucoup à travers la Côte Ouest du Pays. Lui-même s’emploiera à des petits boulots. Il sera bûcheron avant d’entrer à l’Armée, ou encore maître nageur après avoir construit des piscines pour les plus riches de Hollywood. Cette vie rude cache un enfant rêveur qui s’abandonne dans la musique et qui rencontrera, par hasard, les studios de Hollywood. Là encore, les débuts ne sont pas convaincants : devant la caméra, le jeune Clint se rend compte qu’il est incapable d’aligner trois phrases. Il prendra des cours de comédie jusqu’à ce qu’il décroche son premier vrai rôle dans la série télévisée Rawhide. Il est engagé pour jouer le rôle d’un cow-boy du nom de Rowdy Yates. Ce n’est pas encore l’homme sans nom. Ce ne sera jamais le cow-boy chantant même s’il a été amené à interpréter la chanson du générique du film, mais c’est un western. Un genre qu’il retrouvera plus tard et auquel il devra sa carrière, le genre qui l’a lancé. Puis, son rôle de Rowdy Yates lui semble trop gentil alors, en 1964, Clint Eastwood s’envolera pour l’Europe, traversant l’Atlantique dans l’autre sens, afin d’oublier cette interprétation qui le lasse et jouer un rôle de dur. Une image qui lui colle désormais à la peau.
C’est sa rencontre avec Sergio Leone, son engagement dans la « trilogie du dollar ». Après ce film, Pour une poignée de dollars, Clint Eastwood reviendra l’année suivante en Espagne, lieu de tournage, pour Et pour quelques dollars de plus, puis, Le Bon, la Brute et le Truand (1966), dernier volet et apogée de cette trilogie. Désormais, « l’homme sans nom » s’est fait un visage. Un visage si familier aujourd’hui. C’est ainsi qu’il devint « l’américain passé par l’Europe ».
Le succès écrasant de ces trois films lui permettent de rentrer aux Etats-Unis où il rencontrera, après avoir travaillé avec Ted Post pour Pendez-les haut et court en 1968 et qu’il retrouvera en 1973 pour le deuxième volet de l’inspecteur Harry, Magnum Force, Don Siegel, son autre mentor. C’est cette année-là, en 1968, que la carrière de Clint Eastwood est définitivement lancée. Il tourne trois films, tous hollywoodiens: un western, Pendez-les haut et court de Ted Post; un policier, Un Shérif à New York de Don Siegel et un film de guerre: Quand les aigles attaquent signé Brian G Hutton avec Richard Burton. C’est ce dernier film qui conforte sa carrière tout en relançant celle de Burton. Hollywood croit désormais en lui. Il n’aura plus besoin de faire ses preuves et peut amorcer les années 1970 tranquillement avec un western de Don Siegel, Sierra Torride, initialement prévu pour Steve McQueen et Brigitte Bardot. L’année suivante, il tourne de nouveau et pour la quatrième fois sous la direction de Don Siegel. C’est la naissance de l’inspecteur Harry Callahan, un rôle qui va bouleverser sa carrière et donner naissance au personnage que nous connaissons tous. Désormais, c’est à partir de ce film, L’Inspecteur Harry, que Clint Eastwood choisira ses personnages.
En Europe, pour Sergio Leone, il avait interprété « l’homme sans nom ». Un homme sorti d’on ne sait où, solitaire, qui ne parle pas de son passé. Un dur. Un « bon » qui peut être aussi brute que truand parce qu’il n’a que l’argent comme fin. Cette fois, avec le rôle de l’inspecteur Harry Callahan, Clint Eastwood est du côté de l’ordre, devant incarner la justice et défendre le bien. Loin des super héros pour un jeune public comme Zorro ou Batman, l’inspecteur Harry dont la femme est morte, victime d’un chauffard, est le flic le plus dur et le plus extrême de la Côte Ouest. Un anti-héros. Pour lui, seuls les droits de la victime comptent. A sa sortie, le film sera accusé de fascisme et l’acteur confondu avec son personnage. L’inspecteur revient alors en 1973 pour chasser l’extrême droite de la police et en 1976, Clint Eastwood l’incarnera de nouveau pour combattre le sexisme et le machisme dont fait preuve Callahan. C’est en 1977, avec L’Épreuve de force qu’il réalise lui-même, que Clint Eastwood mettra vraiment à mal son personnage sous les traits du policier alcoolique et macho, Ben Shockley, qui se fait mener du bout du nez par une prostituée.
Depuis L’Inspecteur Harry et les critiques qu’il a subi, Clint Eastwood ne cessera de démolir chacun de ses personnages. De plus en plus macho, de plus en plus violent, avec un esprit totalement fermé dans le soucis de montrer ce qu’il ne faut pas être. Aussi, l’inspecteur Callahan refusera une femme comme équipière dans L’Inspecteur ne renonce jamais pour la pleurer et la féliciter de son travail lorsqu’elle sera, à la fin du film, mortellement victime de sa mission.
Ces anti-héros qu’il incarne l’amèneront en 1978 à la comédie avec Doux, Dur et Dingue de James Fargo et à sa suite, en 1980, Ça va cogner réalisé par Buddy Van Horn jusque-là son cascadeur. Le summum du ridicule sera l’excellent Bronco Billy qu’il réalise lui-même. Cette fois-ci, Clint Eastwood se moque vraiment de ce personnage qui rêve tellement d’être une star qu’il croit être le cow-boy qu’il incarne dans son cirque: Bronco Billy.
Les années 1980 sont un tournant pour le genre de personnages qu’il incarne. S’ils sont toujours plus que virils, machos, sexistes, durs et impitoyables, l’acteur incarne désormais des héros vieillissant et même sur le point de la retraite comme Le Maître de guerre qu’il réalise lui-même en 1986. C’est dans les années 1990 que le vieillissement des personnages s’accentuent. Dans La Relève, il incarne un policier devant faire équipe avec son successeur. Dans Impitoyable où il se met en scène, il joue le rôle d’un vieux cow-boy rangé qui doit renouer une dernière fois avec son passé de bandit. Dans Dans la ligne de mire (1993), il est un agent du FBI usé et hanté par son passé depuis qu’il n’a pu protéger le Président Kennedy le 22 Novembre 1963 à Dallas. Dans Les Pleins Pouvoirs (1997), il interprète un cambrioleur qui décide de finir sa carrière en beauté. Enfin, en 2002, il joue le rôle d’un inspecteur de police mis à la retraite pour raison de santé, mais qui reprend du service malgré une transplantation cardiaque. Si autrefois, Clint Eastwood mettait à mal son personnage par sa mentalité, il joue de plus en plus, au fil du temps, avec son âge.

Alors, pour Million Dollar Baby, Clint Eastwood ne pouvait que jouer un vieux macho, sexiste, dur, cruel, impitoyable, hanté par son passé. C’est le choix pour lequel il a opté. Un personnage qui résume à lui tout seul tous les précédents. C’est ainsi qu’il incarne l’entraîneur de boxe Frankie Dunn qui est rejeté depuis longtemps par sa fille qu’il ne voit plus. Il n’accueille pas à bras ouverts Maggie Fitzgerald venue s’entraîner dans son gymnase pour l’avoir comme coach. Le thème est connu. Il la rejette parce que c’est une femme. Son jeu est celui de Clint Eastwood.
Le père rejeté par sa fille évoque Luther Whitney de Pleins Pouvoirs. Les larmes qu’il verse à la fin du film rappelle que le dur Eastwood a déjà pleuré en 1976 au début de Josey Wales, hors la loi après le massacre de sa famille.
Le personnage silencieux évoque les premiers rôles que lui avait donné Sergio Leone, mais mieux encore, montre que l’homme cache un passé qui le hante : c’était le cas de William Munny dans Impitoyable. Son silence laisse paraître que l’homme préfère l’action aux confessions comme Harry Callahan de Dirty Harry ou « l’étranger » dans L’Homme des hautes plaines (1973). Pourtant, si cette fois, il ne revient pas d’entre les morts, l’homme est croyant. Il se rend tous les jours à l’Église et rappelle ainsi « le prêtre » qu’il incarnait dans Pale Rider, le cavalier solitaire (1985). C’était déjà du faux. Et si cette fois, Clint Eastwood n’incarne pas un fantôme ou un ange exterminateur, son personnage est comme mort, un personnage qui survit à son passé.
L’homme est sensible et nous rappelle par cet aspect que Clint Eastwood a déjà joué les romantiques. C’était lors du film Sur la route de Madison en 1995. Son premier et dernier rôle de romantique à l’âge de 65 ans. Il n’est jamais trop tard. Cette fois-ci encore, il ne fallut qu’un film et Clint Eastwood pour que Frankie Dunn s’ouvre aux autres et redeviennent humain, ce qu’il n’a jamais cessé d’être au fond de lui-même, ne cachant plus, non plus, au public, qu’il n’est pas dans la vie le personnage si dur de ses films.

Une realisation a la Clint Eastwood

Pour le dernier film dans lequel il apparaît, Clint Eastwood, maître d’une Œuvre qu’il a lui-même créée, ne pouvait que nous offrir une réalisation à la Clint Eastwood. Il ne ratera pas son rendez-vous.
Le réalisateur a la réputation d’aller vite, d’avoir une réalisation et un scénario simples, mais pas simplistes, d’être à l’écart des modes, de préférer les petits budgets, de tourner en extérieur et même de composer certaines des musiques de ses films.
En 1993, pour son dernier western, Impitoyable, qu’il dédiait à ses deux mentors, Sergio Leone et Don Siegel, Clint Eastwood remportait quatre oscars dont celui de meilleur réalisateur. Cette fois avec Million Dollar Baby, le réalisateur remporte non seulement de nouveau quatre Oscars, mais aussi deux Golden Globes. Récompense importante pour un film dont le tournage ne dura que trente-quatre jours, battant ainsi de quatre jours le record de Créance de Sang lequel avait battu les records des Pleins pouvoirs (1997) et de Jugé Coupable (1999). La rapidité de tournage de Clint Eastwood est héritée de Don Siegel qu’il remplace à la direction pour la première fois lors de la scène du suicide dans L’Inspecteur Harry. L’acteur tournera la scène en une nuit au lieu d’une semaine. En 1971, il se lance pour la première fois dans la réalisation d’un long métrage avec Un Frisson dans la nuit, puis, deux ans après, il tourne L’Homme des hautes Plaines, son premier western. Le style est très visiblement hérité de ses deux mentors. Clint Eastwood, petit à petit se démarquant d’eux pour trouver son propre style, sera toujours imprégné de la marque des deux à qui il doit tout. C’est ainsi que sa réalisation reste lente sans être ennuyeuse, l’histoire simple sans être simpliste, mais très travaillée. Lorsqu’il n’est pas derrière la caméra, son influence sur la réalisation se ressent fortement. Ainsi, on devine que dans Le Canardeur, il a passablement aidé Michael Cimino qui tournait là son premier film en 1974. Quant à La Corde raide (1984), s’il n’a pas renvoyé Richard Tuggle comme il l’avait fait pour Philip Kaufman au bout de huit jours sur le tournage de Josey Walles, hors la loi, ce n’est que par sympathie. En effet, Clint Eastwood a laissé Tuggle signer le film même si c’est lui qui, en réalité, l’a réalisé. Le montage le prouve bien.
Cette façon de filmer, qui s’est installée au fil de sa carrière se retrouve totalement dans Million Dollar Baby. Cette manière lente ne ramollit pas pour autant les scènes d’action qui se déroulent en général sur le ring lors des soirs de matches. Actions violentes, combats rudes, puis, hélas mortels.
Le film a été tourné en extérieur comme quasiment tous les films de et avec Clint Eastwood. De Pour une poignée de dollars à Impitoyable. De L’Inspecteur Harry à Créance de Sang ou encore de La Sanction à Sur la route de Madison. Ce ne fut pas facile de tourner ce film: pour la première fois, les studios de Hollywood lui tournèrent vraiment le dos et il se présenta aux Oscars 2005 comme le plus célèbre des réalisateurs indépendants. Ce qui ne l’empêcha pas de tout rafler ou presque. Les studios n’ont pas cru en ce film, une nouvelle fois à l’écart des modes. Pourtant, le grand Clint avait prévenu: « Si vous me financez, vous serez récompensé aux Oscars ». Non écouté, il sera seul triomphateur.
S’impliquant dans le jeu, choisissant le scénario qu’il met en scène lui-même et contrôlant la production de chacun de ses films depuis 1968 avec sa propre entreprise « Malpaso », Clint Eastwood ne laissa rien au hasard pour ce film jusqu’à la musique qu’il composa lui-même, lui, le grand amoureux de Jazz, genre musical que l’on retrouve dans beaucoup de ses films comme L’Inspecteur ne renonce jamais, L’Épreuve de force, La Corde Raide, Les Pleins pouvoirs, Jugé Coupable ou encore Créance de Sang. Le Jazz marque sa filmographie dès sa première réalisation en 1971, Un Frisson dans la nuit, où chaque soir, une fille appelle un programmateur radio pour qu’il passe le disque Misty, grand classique du jazzman Erroll Garner.
Sur Million Dollar Baby, Clint Eastwood est donc acteur, réalisateur, producteur et compositeur. Rien que ça. Maître absolu pour la dernière! C’était le seul moyen de réussir. Le travail accompli lui donna raison.

Le dernier theme, le grand resume de la derniere histoire

Pour les adieux au métier d’acteur, Clint Eastwood ne pouvait que jouer Clint Eastwood. C’est-ce qu’il fit et ce dès les premiers plans. L’expression de son visage reste la même. Pourquoi changer, être différent le jour du grand résumé ?
Chaque film a sa propre histoire. Million Dollar Baby, lui, devait résumer cinquante ans de carrière. Le thème du film aurait pu être dur à trouver pour un homme qui a alterné westerns et policiers, s’évadant dans la guerre au risque de se perdre dans la comédie pour goûter aussi à la parodie.
Quel thème domine la carrière de Clint Eastwood ? Le fait que le bien et le mal soient les différentes facettes d’un même visage ? Son sexisme si puissant qui s’évapore à la fin de ses films ? Ou un autre sujet encore ?
En 1971, Clint Eastwood tourne Les Proies de Don Siegel. Dès les premières minutes du film, il chante des paroles dans lesquelles il dit aux mères de ne pas envoyer leurs fils au combat. On s’étonne alors que Clint Eastwood, après avoir gagné la Seconde Guerre Mondiale dans Les Aigles attaquent, soit devenu pacifiste, lui qui soutiendra trente ans plus tard le Président George W Bush. Mais, Delon a bien tourné Deux hommes dans la ville de José Giovanni sans vouloir entendre parler de la prise de position contre la peine de mort du réalisateur dans ce film.
Clint Eastwood, trente-trois ans après Les Proies, fera encore scandale avec son dernier film. Cette fois, il s’invite dans le débat sur l’euthanasie. Est-ce bien? Est-ce mal? Justement, le bien et le mal se retrouvent dans toute sa filmographie où ce ne sont que les deux facettes différentes d’un même visage contre lesquelles il doit se débattre. On l’accusait de fasciste dans L’Inspecteur Harry où il ne faisait que peindre la société américaine de l’époque. Cette fois, c’est la religion qui peut crier au scandale. Le soi-disant « fasciste » d’alors serait devenue trop progressiste aujourd’hui jusqu’à en perdre la foi ou la raison. Tous les prétextes sont bons pour l’accuser. Cela ne peut que nous rappeler qu’un résumé ne pouvait rien écarter, même pas la polémique, là où il peint encore la société de son temps avec ses questions et ses doutes.
Dans Million Dollar Baby, tout le monde est venu voir Clint Eastwood dans le rôle de Clint Eastwood et dès les premières minutes du film, c’est lui-même qui apparaît. Sa démarche, sa façon si unique de regarder et son comportement vis-à-vis des femmes. Lorsque Maggie Fitzgerald lui demande s’il a vu son match, il lui répond qu’il « ne regarde pas les matchs de gamines » nous rappelant son comportement dans L’Inspecteur ne renonce jamais et la scène avec Kate Moore, interprétée par Tyne Daly, qui essaie de lui faire accepter l’idée qu’elle est, désormais, sa coéquipière. Mais, avec Hillary Swank, qui joue le rôle de Maggie, ce sera, au long du film, une relation plus approfondie qui s’installera. Délaissant ainsi le thème sur la relation homme/femme de L’Inspecteur ne renonce jamais, L’Épreuve de force ou Jugé Coupable pour une relation père/fille semblable à celle des Pleins Pouvoirs. Maggie Fitzgerald devient la fille de Frankie Dunn, remplaçant sa propre fille qui, elle, comme dans Les Pleins pouvoirs, est fâchée contre lui. A la différence des Pleins pouvoirs, film dans lequel Eastwood se retrouve avec sa propre fille, Frankie Dunn, lui, retrouve en Maggie sa propre fille. Mais, après la mort de celle-ci, il part retrouver, peut-être, sa vraie fille comme si la mort de Maggie était inéluctable pour cela. Comme si Maggie n’était que le déclic qui devait disparaître une fois sa mission accomplie. Être humain réduit à un simple moyen. Est-ce bien ? Est-ce mal ? Ce sont, comme toujours, les deux facettes d’un même visage du Monde dans lequel Clint Eastwood doit se débattre. Situation, réalité dramatiques. Million Dollar Baby est un drame. C’est la fin, Clint ne jouera plus. Il a joué une dernière fois avec une histoire qui nous tire les larmes comme l’avait fait Sur la route de Madison en s’auto parodiant comme il l’avait déjà fait dans La Relève. Mais, cette fois, la relève qui était une femme est morte, paralysée sur un lit d’hôpital, laissant le spectateur abasourdi, puis applaudissant avec respect une histoire à laquelle il ne s’attendait pas.

A la fin du film, Clint est parti, seul, ne disant à personne sa destination. Peut-être est-il allé retrouver l’homme des hautes plaines ou le cavalier solitaire, pleurer avec Josey Wales, retrouver sa fille comme William Munny devait retrouver ses enfants. Ou peut-être, espérons-le, il reviendra parce que comme l’inspecteur Harry qui a déjà jeté sa carte une fois, trop blessé, trop meurtri dans son cœur, dans son âme et dans sa chair, il ne peut que servir le bien avec ses méthodes condamnables et aimer à nouveau le temps d’un film, luttant pour la bonne cause parce que, parfois, c’est à tort que des gens sont jugés coupables, parce que le militaire ne peut pas être à la retraite, même trop vieux, il y a, hélas, toujours une guerre quelque part. Mais, en attendant, laissons-le se reposer et boire comme l’alcoolique Ben Shockley pour noyer son chagrin et sa solitude dans un whisky. Il n’est jamais trop tard pour partir jouer les cow-boys dans l’espace, ni pour retrouver son nom. En attendant, « Vous allez nous manquer Monsieur Eastwood ! ».