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La violence à l’écran
: miroir de la société des années 70
La fin des années soixante amena de grands changements dans l’histoire
du cinéma américain. La société était sous
l’emprise d’une guerre injuste au Vietnam où des milliers
de soldats étaient tués et les jeunes revendiquaient également
le droit d’aller combattre au front. L’Amérique vécut
aussi dans une paranoïa constante lorsque des millions d’immigrés
arrivèrent à bon port pour y vivre l’american dream qu’on
leur avait tant promis dans leur pays. On vit ici apparaître l’époque
« post-moderne » du septième art. Aujourd’hui, on
reprend les codes cinématographiques de l’époque dite
« moderne » pour les esthétiser en les travestissant à
outrance. Au cinéma, ces changements sociaux amenèrent un esthétisme
de la violence dans des films tels que The wild bunch, de Sam Peckinpah, un
western bruyant et violent, ou encore Bonnie and Clyde d’Arthur Penn,
un road movie racontant l’histoire vraie d’un couple de tueurs
en cavale dans l’Amérique profonde des années trente.
En 1971, le réalisateur Don Siegel signe son deuxième film avec
Clint Eastwood, après Coogan’s bluff en 1967, nommé Dirty
Harry (nous reviendrons sur les quatre suites qui ont été faites
dans les années 70 et 80). Le long-métrage critique une société
urbaine en crise, paranoïaque du monde qui l’entoure. Une analyse
sociologique du film de Siegel décrivant la violence de l’époque
est nécessaire pour s’apercevoir à quel point il est en
est représentatif. En effet, il correspond parfaitement à cette
paranoïa qui rongeait les Américains à ce moment précis
de son histoire. Nous verrons en quoi les deux personnages principaux, soit
celui de l’inspecteur Harry et du tueur nommé Scorpio témoignent
des maux de cette société.
Avant d'analyser le film de Siegel, il serait
important de revenir sur la question de la violence au grand écran.
En effet, cette violence visuelle commence dans les années soixante
avec probablement l’une des images les plus choquantes de l’histoire
des États-Unis, le meurtre médiatisé de John Fitzgerald
Kennedy. La peur du terroriste et du tueur commence dès lors à
se faire sentir. Le film Dirty Harry de Don Siegel marque une date importante
dans l’histoire du cinéma, dans le sens où on n’avait
pas, ou très peu exploité l’univers du tueur en série
jusque là. Déjà à l’époque, le film
était considéré comme raciste, violent et inhabituel
dans le cinéma hollywoodien. Pourtant, celui-ci n’est que le
portrait réaliste de son époque. Les films Point Blank de John
Boorman et Coogan’s Bluff de Don Siegel, datant de 1967 et 1968, furent
les premiers à témoigner de cette peur (peur de l’autre,
de l’étranger) et de cette angoisse venant d’une société
en plein changement. Le drame policier urbain refait donc surface après
avoir eu du succès dans les années trente et quarante. Dans
les années soixante-dix, on ne fait place qu’au spectacle de
ses manifestations. Les personnages reflètent bien cette ambiance angoissante.
Le personnage d’Harry est interprété par Clint Eastwood,
un acteur qui correspond parfaitement au personnage et au climat de l’époque.
En effet, il a popularisé auparavant l’Homme sans nom, personnage
principal très violent de la trilogie de western à l’italienne
(plus communément appelé western-spaghetti) de Sergio Leone.
Quatre ans plus tard, Eastwood interprète le rôle de ce policier
nommé Harry. Ce rôle rappelle parfaitement celui d’un cow-boy
urbain prêt à tout pour se faire justice lui-même dans
une société dont il ne comprend plus certaines lois et certaines
morales. Le film rappelle ainsi le genre qu’est le western dans la recherche
du territoire (dans ce cas-ci, la recherche de la justice individuelle), et
de cette extermination de l’indien représenté ici par
les terroristes et les tueurs en série. Un tel film regorge de questionnements
sociologiques, surtout à l’époque où il fut réalisé,
c’est-à-dire en pleine période d’angoisse et de
violence.
Le modèle du
tueur en série
À cause de l’ambiance paranoïaque des années
soixante et soixante-dix, des gens comme Charles Manson sombrent dans une
folie meurtrière en tuant des gens innocents. Depuis ce temps, le tueur
en série est un personnage récurent au cinéma. Il représente
tout ce que les autres redoutent et rejettent. Il est le symbole même
de la modernité perverse et de la cruauté du monde contemporain.
C’est un être animé d’une jouissance déviante,
celle de tuer avec ou sans but précis (si motif il y a, il peut être
de nature religieuse, éthique, morale, familiale, etc). C’est
un individu seul, traditionaliste, qui n’obéit qu’à
des lois individuelles, des lois qui lui appartiennent. Le film de Siegel
est tiré d’un fait sordide qui s’est réellement
passé dans les années soixante-dix. En effet, un homme se prénommant
The Zodiac (ou Scorpio, c’est selon) tuait des passants au hasard s’il
n’avait pas la rançon de quelques milliers de dollars qu’il
demandait par écrit à la police de San Francisco. Aucun mobile
apparent, sinon le pouvoir de l’argent, ne laissait paraître la
raison de cette tuerie. Le film de Siegel ne raconte pas vraiment le passé
du tueur : pourquoi commet-il tous ses crimes et quels sont les motifs d’une
telle violence chez lui? Par contre, en analysant la société
de l’époque on peut trouver l’une des raisons possibles
de cette violence. Tout d’abord, la première séquence
du film est caractéristique de son penchant meurtrier. Ainsi, le film
commence avec le tueur en question perché en haut d’un gratte-ciel,
fusil à la main. De sa mire, il peut admirer le paysage de la ville
de San Francisco. Or, ce qui l’intéresse le plus est évidemment
cette jeune femme au maillot jaune qui se baigne sur le toit de l’édifice
voisin. D’un coup de fusil, il tue de sang- froid la jeune femme. Du
haut de sa tour, il a le grand pouvoir, tout comme Dieu, de décider
si oui ou non il la laissera en vie. Dès cette introduction, le spectateur
sait que quelque chose ne va pas bien dans la tête de cet homme. Aucune
raison apparente ne laisse croire que le tueur a un motif pour éliminer
cette jeune femme. Au lieu de cacher l’identité du tueur au spectateur,
le cinéaste montre tout de suite son visage. À nous maintenant
de découvrir pour quelles raisons il a fait cela. Ce qu’il faut
savoir, c’est que le film se déroule pendant la guerre du Vietnam
dans ses années les plus noires. Des soldats étaient renvoyés
chez eux soit pour causes de blessures ou pour d’autres raisons. Scorpio
était probablement un de ces soldats à avoir eu la chance de
retourner dans son pays. Effectivement, à le voir tirer sur les gens,
il a eu un entraînement. Il est très bien équipé
pour ce qui est de l’artillerie. Dans sa première lettre, il
affirme vouloir tuer des Noirs ou des prêtres. Cette scène est
très représentative de qui il est. En effet, durant la guerre,
il a sûrement eu à tuer des Vietnamiens. Maintenant il veut tuer
les étrangers. Les Noirs de l’époque sont considérés
comme une race inférieure à la race blanche. Le racisme a encore
une place importante au sein de la société. Lorsque les soldats
revenaient de cette guerre, toute croyance ou toute spiritualité était
anéantie par cette quantité de violence qu’ils avaient
dû endurer. L’ancien soldat ne croit plus en Dieu, et pour le
prouver il menace de tuer un prêtre. Cela fait partie de l’individualité
moderne. Il se débarrasse de toute croyance spirituelle, et même
de Dieu, pour les remplacer par cet excès de rationalisation du monde
auquel il appartient. S’il a bel et bien participé à cette
guerre, peut-être a-t-il eu à traverser d’effroyables épreuves
qui auraient mis son moral à zéro. Ainsi, il n’aurait
plus aucune raison de justifier ses actes et donc plus aucun compte à
rendre à personne. Il serait alors perdu dans cette jungle urbaine,
abandonné à ses propres pulsions et jouissances déviantes.
Dès lors, il ne ferait plus la différence entre le bien et le
mal (il faut voir cette fameuse scène finale lors de laquelle il prend
en otage un autobus remplis d’enfants, symbole de la société
en devenir). Il n’aurait plus la même éthique qu’avant
la guerre. Il voudrait faire payer ce qu’il a vécu là-bas
à des gens ordinaires. Il a cependant trouvé un adversaire de
taille qui ne fait pas non plus la différence entre le bien et le mal.
Portrait d’un
policier pas ordinaire
Ce fameux adversaire répond au nom d’Harry Callahan.
Harry est le policier chargé de retrouver ce tueur. On ne sait pas
son passé, ou même s’il a une vie privée. Il se
bat contre la bureaucratie policière qui se camoufle derrière
les droits des victimes. Harry prône ses propres lois, ses propres règles
sur son propre terrain. La première scène où on le voit
en action caractérise immédiatement le personnage. Filmée
comme une fusillade à la western, elle met en scène Harry tirant
à bout portant sur des Noirs qui cambriolent une banque. D’un
air nonchalant, il tire sur tout ce qui peut le menacer de mort. Au lieu de
demander aux voleurs de déposer leurs armes, il tire dessus. Une autre
scène emblématique est celle où enfin, après un
jeu du chat et de la souris dans la ville, les deux protagonistes se retrouvent
face à face dans un stade de football. Au lieu d’arrêter
le criminel, Harry va tout faire pour qu’il souffre, et même le
tuer à bout portant. Cette manière agressive, mais ô combien
efficace, ne plaît malheureusement pas à ses hauts dirigeants
qui voient ses gestes illégaux face aux lois de la pratique policière.
En effet, il aurait dû lui lire ses droits et lui offrir les services
d’un avocat, mais Harry n’est pas de ce genre. Il utilise la violence
pour faire parler les criminels. Le film pose donc la question sur les droits
des tueurs, mais aussi sur les droits des victimes. La jeune fille de quatorze
ans retrouvée morte dans le fond d’un trou avait-elle des droits?
A-t-elle méritée de mourir? Harry se pose ce genre de questions,
avait-il raison quand même de réagir de la sorte?
En effet, ses façons d’agir
ne sont pas comme celles des autres policiers. Aux premiers abords, le tueur
et le policier sont des êtres différents, mais quand on s’y
attarde un peu, on peut remarquer qu’ils se complètent très
bien. En fait, s’ils se ressemblent, c’est à cause de la
société dans laquelle ils vivent, une société
paranoïaque et angoissante. Elle a fait d’eux ce qu’ils sont
: des hommes pour qui seules leurs propres règles existent. Harry est
un homme charognard qui ne prend plaisir que dans les excès les plus
grands (comme celle de brandir un 44 magnum devant sa victime, ou encore de
regarder une femme nue). Il prend quand même un certain plaisir à
tuer, tout comme le fait le tueur en série. En effet, il n’hésite
pas à sortir son fusil à la moindre menace qui pèse contre
lui. D’une part, il se bat contre les hauts dirigeants de la société
et de l’autre, contre les gens qui commettent des gestes violents et
gratuits. Il est le médiateur, le juste milieu de l’homme. Il
est la loi. Par contre, cette loi a des failles et il ne cache pas les façons
de les remettre au goût du jour. Harry n’est pas un héros,
il est plutôt un anti-héros, un homme ordinaire qui se bat contre
les failles d’une société dont les jugements et les valeurs
morales d’autrui ne sont pas les mêmes pour tous. Dans son livre
Inconscience-fiction écrit en 1979, l’auteur Boris Eisykman affirme
que :
« Les héros n’existent
plus depuis belle lurette, ce qui en tient lieu dans notre modernité
économe, c’est le policier, celui qui fait revenir à la
norme les énergies excessives et déviantes (les anciens héros),
qui impose le modèle le plus commun, celui qui est le porte-parole,
le représentant de la majorité médiocre. »
Effectivement, le héros n’existe
plus dans la modernité, il n’est que le reflet de ce qu’il
est dans une société de plus en plus malade, et le sera pour
les années à venir.
Et les suites…
Très vite, les gestes et la pensée du personnage joué
par Clint Eastwood furent bien interprétés par son public (celui
hors-diégétique, nous évidemment). En effet, il comprit
la position du policier envers les criminels, mais aussi envers cette bureaucratie
qui essaie de se protéger le plus possible aux dépends du droit
des victimes. C’est pourquoi le public redemanda une suite aux aventures
du policier charognard. En 1973, le réalisateur Ted Post mit en boîte
Magnum force qui décrit une société encore une fois régie
par le meurtre, mais cette fois-ci réglée par un groupe de jeunes
policiers corrompus et très professionnels. Harry devra encore une
fois ne pas écouter ses supérieurs, mais seulement son sixième
sens et agir en bien pour la société. Le film est un peu le
miroir du premier dans le sens ou c’était Harry qui s’occupait
d’éliminer les tueurs, et non les policiers. Trois ans plus tard,
James Fargo réalise The Enforcer. L’histoire est celle d’une
bande d’hippies qui kidnappent le maire de San Francisco et l’amènent
à la prison d’Alcatraz. Bien sûr, Harry va tout faire pour
les arrêter. Les deux derniers volets de la série sont bien plus
intéressants pour ce qui nous intéresse. En effet, le tueur
en série revient donner du fil à retordre à ce cher Harry.
Dans Sudden Impact, réalisé par Eastwood lui-même, Harry
est envoyé dans une petite ville pour y enquêter sur une série
de meurtres. Tôt ou tard, il découvrira que ce tueur est en fait
une femme qui tente de se venger du viol qu’elle a subi dix ans plus
tôt. Dans le dernier volet, The Dead Pool, réalisé par
Buddy Van Horn en 1988, le tueur en série fait circuler dans les médias
une liste noire des prochaines célébrités qui vont mourir
de sa main. Dans les deux derniers films, la société a changé.
Ce n’est plus l’époque de la guerre du Vietnam, mais bien
celle de Ronald Reagan. On ne veut plus de guerre désormais. Le mal
est maintenant près de soi, comme le voisin ou l’épicier
du coin. La paranoïa a changé, on a peur de soi-même. Les
deux tueurs en série ne sont pas beaucoup différents de Scorpio
ou d’Harry. Les quatre ont une raison de combattre la société
dans laquelle ils vivent. Pour la femme dans Sudden Impact, les souvenirs
sont parfois plus puissants qu’on ne pourrait l’imaginer et peuvent
par le fait même nous conduire à commettre des actes inattendus.
Dans The Dead Pool, le tueur n’aime ni les médias ni la célébrité
et fait tout pour détruire ce phénomène social en tuant
ceux qui en privilégient le plus. Ces personnages ont tous une jouissance
déviante, celle de faire du mal aux autres pour se faire du bien.

En guise de conclusion, nous avons vu à quel point les maux de la société
de l’époque influença le cinéma américain
des années soixante-dix, notamment avec le film du cinéaste
Don Siegel, Dirty Harry. La guerre du Vietnam et la peur de l’étranger
témoignent parfaitement de cette crise sociale. Ceci amena des personnages
déviants tels le tueur en série, parfaitement décrit
dans le film de Siegel. Le cinéma a toujours reflété
le visage d’une société en mal d’elle-même
depuis son invention. Encore aujourd’hui, la violence sociale est omniprésente
sur les écrans, seulement elle change de point de vue. L’hyper-modernité,
le cinéma de notre présent, a amené cette forme d’exaspération,
ce désir de progression technologique que l’on connaît
aujourd’hui. La violence est maintenant plus viscérale, plus
graphique, décadente. À voir toutes cette violence à
la télévision, serait-on nous même atteint de cette jouissance
déviante, celle de prendre plaisir à regarder l’autre
souffrir ?
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