Analyse de "Un Monde parfait"
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03 juin 2010
| S'il est un film dont le titre exprime une ironie cinglante, « Un Monde parfait » de Clint Eastwood s'impose comme un bon exemple : non, le monde n'est pas parfait et l'individu n'a aucune chance face à une société dont le sens de l'humain ne résiste pas au dysfonctionnement généré par l'incompétence de ses représentants. Synopsis En 1963, deux prisonniers - un voleur Butch Haynes et un criminel, son compagnon de cellule, s'évadent et prennent en otage, dans leur fuite, un jeune garçon, Phillip Perry qu'ils enlèvent à sa mère, une témoin de Jéhovah séparée de son mari. L'inspecteur, Red Garnett (Clint Eastwood), qui s'est déjà occupé de Butch, est chargé de retrouver les prisonniers et leur otage, mais il doit tenir compte d'une psychologue en affaires criminelles, Sally gerber (Laura Dern), qui estime que Butch a été trop lourdement condamné, et d'un tireur d'élite du FBI, cependant que le gouverneur se mêle de l'enquête pour des raisons politiques (il est vrai que le Président Kennedy doit de rendre à Dallas, le lendemain). Butch élimine son compagnon de cellule en raison de sa cruauté. La cavale unit peu à peu Butch et Philipp qui apprennent à se connaître et, malgré tout, à s'apprécier jusqu'à ce que leur intrusion chez une famille qui les héberge tourne au cauchemar : Philipp empêche Butch de commettre l'irréparable et le blesse. De nouveau en fuite, l'homme et l'enfant finissent par être cernés par leurs poursuivants. Analyse L'un des deux évadés se retrouve très vite seul en compagnie de l'enfant et la situation des deux personnages, d'emblée, est d'un grand intérêt. C'est qu'en effet l'évadé, comme l'enfant, ont un point commun : élevés par leur mère, ils ont peu connu leur père qui les a délaissés. Mais, à l'inverse, ces mères sont bien différentes : celle de Butch était une prostituée tandis que celle de Phillip est témoin de Jéhovah. On comprend, d'autre part, que l'enfance de Butch, difficile, fit de lui un homme avant l'âge et écourta d'autant son enfance, alors que Phillip vit dans un univers protégé, brimé par des interdits religieux. Aussi Butch va-t-il pousser Phillip à s'émanciper tout en le protégeant, comme le ferait un vrai père. De son côté, Phillip contraint son ravisseur à retrouver son enfance et une innocence qu'il avait perdues ; bref, à s'humaniser. Autrement dit, la cavale va devenir, pour tous les deux, une sorte de parenthèse en forme de vacances. Le film est d'ailleurs attachant en ce qu'il offre un savoureux mélange de tons : tour à tour dramatique, humoristique et émouvant, il révèle tout le talent du réalisateur Clint Eastwood. La présence de ces deux intrigues parallèles favorise aussi un mélange des tons bien venu : de l'humour noir satirique dans la peinture des uns à l'émotion vraie dans la présentation empathique des autres. Et cette rencontre inattendue entre un délinquant en cavale dont l'enfance fut saccagée, mais qui est porteur de l'espoir fou de retrouver son père (dont il conserve une lettre qui l'invite à le rejoindre en Alaska) et un jeune garçon en mal de père, accouche d'un film beau, c'est-à-dire qui exprime avec noblesse, pudeur et émotion tout ce qui habite le cœur des hommes. L'allusion initiale à la visite de Kennedy à Dallas - et la fin du « rêve américain » que son assassinat, pour beaucoup, sanctionna - est, à l'évidence, à mettre en correspondance avec la fin du film qui marque, elle aussi, la fin de l'innocence et le gaspillage absurde que représente toute vie abrégée. Ce monde parfait n'est pas sans faire écho
au classique d'un Louis Armstrong chantant What a wonderful world ! alors
que ses pareils étaient privés, aux Etats-Unis, des droits élémentaires
! Le film est un bon exemple de ce cinéma populaire qu'affectionne
Clint Eastwood pour dénoncer, toujours avec finesse, justesse et générosité,
les travers de sa société, une société de cow-boys
qui, pour simplifier, tire avant de parlementer. Le montage du film en deux
intrigues parallèles qui donnent à voir, successivement, les
poursuivis et les poursuivants révèle de la plus cruelle des
façons combien le sens de l'humain passe après bien d'autres
considérations toutes plus futiles les unes que les autres. Opposant
l'univers des apparences sociales à celui des individus simples ou
marginaux, Clint Eastwood, d'abord ironique, épingle le dysfonctionnement
de la société et l'incompétence de ses représentants
légaux : Red, Sally, le tireur du FBI, le Gouverneur - les prétendus
spécialistes - sont présentés comme autant de personnages
superficiels et fantoches (tels des personnages grotesques de la comédie
du théâtre classique), qu'il oppose aux êtres authentiques
et à leur vérité intérieure (Butch et Phillip).
Cette structure en contraste exprime l'amertume même du propos et prépare
ainsi la fin révoltante et injuste précisément lorsque
ces deux mondes antinomiques finissent par se rencontrer et que la Comédie
bascule alors dans la Tragédie. Ce premier et ce dernier plan du film, symétriques mais opposés, se répondent ainsi : la vie et l'innocence dans l'un ; la mort et la culpabilité dans l'autre. Entre-temps, la société a joué son rôle néfaste. La séquence finale de cet hélicoptère qui survole le champ en un ultime hommage à Butch, puis qui s'éloigne avec à son bord Phillip, le regard rivé sur Butch allongé dans l'herbe et tenant dans ses mains l'héritage de son père de substitution, apparaît comme la métaphore par excellence : l'hélicoptère emporte bien avec lui notre espoir, tenace mais sans doute illusoire, d'« un monde parfait ». A moins que Phillip, qui tient ostensiblement dans sa main - tel un précieux talisman - la lettre transmise par Butch, ne s'en inspire pour éviter le tragique destin de celui qu'il a croisé, et ne sache retrouver ce père absent, mais lien indispensable dans la succession des générations. Un message sur lequel insistera, bien plus tard, Clint Eastwood dans son film « mémorial », La Mémoire de nos pères, réalisé en 2006… |
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